année de publication : Années 1990

  • Shmashana

    Shmashana

    La bave mousseuse s’égouttait de la mâchoire velue des buffles noirs qui ruminaient debout dans l’eau peu profonde. Les longs filaments tombaient dans le fleuve, et avant d’éclater, les bulles de salive gluantes flottaient quelques instants encore sous le mufle des animaux, à la surface de l’eau du Gange couleur de plomb. Des corbeaux étaient perchés sur l’échine et les pattes des ces buffles d’eau, débarrassant leur peau de sa vermine. L’un d’entre eux se cramponnait de ses griffes à l’oreille du ruminant et picorait sans cesse le pavillon de l’animal, de son long bec à l’extrémité légèrement recourbé. Effrayés par le cri d’un adolescent vêtu d’un pagne imitation peau de tigre – le jeune garçon avait aussi un anneau dans le nez et une petite mèche frisottée qui lui descendait dans la nuque – plus de cinquante perroquets verts au bec rouge s’échappèrent, dans un claquement d’ailes, des trous et des niches d’un four crématoire électrique.

    Josef WINKLER

  • Sarajevo et le soleil se couche

    Sarajevo et le soleil se couche

    La pierre de fondation

    Descendant de la montagne, j’emportai la pierre de fondation sur mon dos. Trempé de sueur, le visage radieux, j’avance vers le bûcher qui se consume et, au vu de tous les présents, – les larbins, les maîtres, la foule, les niais, les vagabonds, les meurtriers, les salauds et les voleurs – je lance la pierre que j’avais sur le dos

    droit

    au milieu du bûcher,

    c’est à dire au milieu de la haine,

    et, poussant un soupir de soulagement, je dis :

    – Ici je commence à bâtir !

    Andjelko VULETIC

  • Saint-Nazaire

    Saint-Nazaire

    Saint-Nazaire

    Appartement avec vue sur la mer. Vivre au bord de la mer : personne ne vit au bord de la mer mais au bord de la terre, du côté de la terre. L’arbre et le phare que je vois de ma fenêtre prouvent que l’on veut partout mettre des murs et des racines dans la mer.

    Tous nous pensons à un arbre, à un phare, avant de nous enfoncer dans la mer.

    Andres UNGER