année de publication : 1996

  • Rétrécissements

    Rétrécissements

    Herbe vieillie

    On ne saurait se retourner

    ailleurs qu’en bordure de champ

    envahie par dépit pour l’hiver, pour le saindoux

    d’un moisi rance, fendu à force de plis

    Comme ça également on peut entretenir le soleil

    au nom de ce qui déborde

    et de ce qui s’évanouit

    Déportation

    Le petit lapin ne fuit guère

    le petit lapin danse simplement

    Son souffle je le devine

    à peine

    comme un craquement de brin

    comme des gestes anonymes

    dans l’obscurité d’une geôle

    Eva RUDYŠAROVÁ-MIŠIKOVÁ

  • Une chambre à soi à Saint-Nazaire

    Une chambre à soi à Saint-Nazaire

    J’arrivai à Saint-Nazaire une nuit de novembre. J’ouvris la porte du balcon de l’appartement et je fus éblouie par l’éclat des lumières du port : lueurs vives des grues, scintillements d’invisibles bateaux glissant sur la mer, pulsations phosphorescentes du phare d’en face. Le vent me décoiffa puis déposa sur mes lèvres un baiser salé.

    Je ne parvins pas à trouver le sommeil, je suis habituée à dormir sur un matelas dur, mon nouveau lit est mou, creux, inutilement conjugal. Il garde la mémoire des corps, des amours, des insomnies et même des rêves de ses précédents occupants, il est fatigué de supporter le poids de tous ces souvenirs.

    Giancarla DE QUIROGA

  • Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Pourquoi une odyssée ?

    La première impression de Saint-Nazaire, liée au bonheur d’être dans un port de mer, a été celle d’une Odyssée contemporaine. Il y avait là des éléments maritimes et légendaires, l’aventure de la « petite Californie » et sa destruction, la renaissance ex novo , et la présence, sur le port, de cyclopes de fer et de ciment à demi aveugles, semblables à Polyphène aux nombreuses paroles indéchiffrables. Il y avait les traces du voyage qui remplaçaient celles d’une histoire à demi détruite, occultée, invisible : le voyage et sa fluidité, le départ pour la mer, l’étendue de la soif océanique, la nécessité de la métamorphose, les souvenirs et le mélange des vies, les angoisses et les nostalgies des lieux, l’expérience du mouvement et le besoin de terre ferme, le pays des Lestrygons et les Sirènes, et Circé, et lîle des Phéaciens, une Trois détruite, une Ithaque à reconquérir.

    Rosita COPIOLI

  • Cinq

    Cinq

    Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.

  • Les momies de la plage

    Les momies de la plage

    À Saint-Nazaire

    des bateaux pour l’heure

    des navires qui furent

    des bâtiments prêts à appareiller

    des quais en longues rangées