Vestiges d’images
À leur arrivée, les voisins sonnent, font des signes, chuchotent, quel âge a votre fille, quatre ou cinq ?, me tapent sur l’épaule, la tête, pincent bras et joues : me font cadeau d’un bélier pour mon emménagement, les cornes tournées vers la raie du milieu, le pelage noir et frisé en plastique recouvert de laine ; demandent dans un murmure si, venant du Levant, je reconnais les animaux du Couchant ? Je le jette derrière le bureau, à côté des monceaux de tartines que je n’ai pas voulu manger pendant que Papa charge ces mêmes tartines sur l’assiette et qu’Edith s’étouffe de rire. Toute en longueur, sa silhouette, pas seulement le nez et la bouche ; les cheveux sont frisés au plus près de la tête, les lunettes sont une cage pour de grands yeux, sombres et doux. On dit qu’elle est d’origine juive, fait courir le bruit qu’elle a séjourné dans un camp de concentration et que, depuis, elle craint les grandes pièces et les vastes endroits, d’où le petit appartement pour une personne. Elle parle peu, fait rouler ses yeux jusqu’au bord de ses lunettes, puis les fait repartir, un jeu de ping-pong ; mais le sourire est large lorsqu’il se pose sur moi.
année de publication : 2011
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Figure du souvenir
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Saturne
Vos lettres, père, me parvenaient deux fois par an. J’étais loin, à l’université, mais vous, vous étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, j’ouvrais l’enveloppe avec une émotion retenue. Et, toujours, immanquablement, une page pliée en trois. Une simple page à l’en-tête de votre entreprise. Mal pliée, à la va vite, j’imagine. Je guettais vos mots, père, j’en avais besoin et je la dépliais cette page, avec impatience. Et telle une feuille morte se balançant dans la brise, lentement, le chèque tombait à terre. Je l’y laissais, n’y attachant pas plus d’importance qu’à mes pieds, car ce qui m’intéressait avant tout, ce n »était pas votre argent, père, mais vos mots. Naïvement je guettais vos mots. Et au milieu de cette feuille, écrit à l’encre noire, je trouvais toujours la même chose : votre nom. Rien d’autre. Juste votre nom, signé à la hâte. Un mot. Juste un mot. Le père est un nom.
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Revue n°15 – Phnom / Porto Rico
Sommaire
Patrick Deville Editorial Présentation de Phoeung Kompheak Hak Chhay Hok L’amour à dos de vache Soth Polin Communiquer, disent-ils Chhut Khay Goules, fantômes et autres créatures infernales Kong Bunchhœurn Une mystérieuse passagère Khun Srun Un homme mis en examen Lang Pengsiek Famille immorale et fureur Chuon Mén Regard sur le pays des Khmers Chhouk Roath Vérité divine Kao Seiha Bateaux Nantarayao Samputho Le présent ou…, extrait de …et on saura… Présentation de Mélanie Pérez Ortiz Écrire depuis une île qui déborde Luis Rafael Sánchez New York sentimental Edgardo Rodríguez Juliá Oller retourne à Paris Joserramón (Che) Meléndez On dit des dizains, (Dizains de mort, de la femme et du sens) Magali García Ramis Notre mort à nous était fort beau Rafael Acevedo Cannibalia Mayra Santos Febres Traité de médecine naturelle pour hommes mélancoliques Francisco Font Acevedo Gants de latex Yolanda Arroyo Pizarro Avalanche Ángel Lozada Les sept mots Willie Perdomo Poèmes -

La mémoire juste
Recueil meeting 2011
Qu’elle s’en prenne au passé ou au présent, la littérature toujours est un jeu de la mémoire, personnelle ou collective. Elle remet en perspective des temps écoulés ou consigne les moments d’aujourd’hui pour servir une lecture du monde à venir. Son point de vue diffère à la fois de celui de l’historien et de celui du journaliste. Qu’elle joue ou non avec la fiction, elle tend à une mémoire juste.
Pas temps à la simple vérité ou au témoignage. Mais plutôt à la fois à la justice et à la justesse. L’idée de ce recueil, cette année, est de proposer à une vingtaine d’écrivains de langues et de pays différents, maniant des genres littéraires différents, le théâtre, la poésie, le roman graphique, de bien vouloir réfléchir par écrit, en quelques feuillets, au poids de la mémoire dans leur création respective, que cette mémoire soit intime ou historique.
Ainsi, depuis neuf ans, ces rencontres littéraires « meeting », organisées par la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, interrogent la mémoire, pas seulement parce qu’elles se tiennent dans l’ancienne base sous-marine nazie, au cœur d’une ville rayée de la carte par la guerre, mais aussi parce qu’elles s’inscrivent dans un triple mouvement : en premier lieu, les écrivains invités acceptent d’écrire les textes rassemblés dans ces pages, ensuite, après que ceux-ci ont été lus par des critiques, acceptent de participer devant les lecteurs à des débats sur ce sujet, et enfin parce que leurs interventions, enregistrées, viennent alimenter le fonds audiovisuel de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, librement accessible : www.meetingsaintnazaire.com
Et les archives de cette Maison, depuis vingt-cinq ans, espèrent ainsi contribuer, de leur manière, à une mémoire de la littérature elle-même.
Patrick Deville Préface.
Sommaire
Yigit Bener La boîte à souvenirs Tahar Bekri Au souvenir de la braise sans détours Geneviève Brisac Se souvenir de ce qu’il ne faut pas, écrire avec ce qu’on a oublié : faisons gaiement la théorie de la mémoire juste Chhouk Roath Je suis trop petit pour me faire entendre Hector Feliciano La mémoire juste ou le sentiment de la véracité Jérôme Ferrari Mémoire des mondes possibles Sylvie Germain Remuements de mémoire Eduardo Halfon Mémoire d’enfance Kao Seiha Déchet de la vie Sophie Képès L’avenir de la guerre Maylis de Kerangal Memory Game Anna Kim Villes fantômes Kris Mon arrière grand-père, mon grand-père, de Gaulle, Rachid, Belfast, et moi ou La nostalgie de la falaise Nantarayao Samputho Si tout ceci avait servi à quelque chose Edgardo Rodríguez Juliá Mémoire et littérature antillaise Mayra Santos Febres La mémoire est aussi un silence Séra Mémoire et origines