auteur : M

  • Les rescapés de la patience

    Les rescapés de la patience

    Téhéran

    D’un toit à l’autre

    Dans la congestion du bruit

    Personne ne cogne sur les boîtes métalliques

    Il faut organiser un nouveau Zâr

    Pour traiter cet épileptique ancien

    Les pleurs n’ont pas goût de raisin

    Dans le Guézél-Héssâr des rues

    Les condamnés à perpétuité vacillent

    D’un fumoir à un lit

    Nulle conciliation des corps entre Mah-âbâd et Tchâh-bahâr

    Il ne reste plus rien à couper dans ce spectacle

    Je soupçonne la capitale de répéter sans fin

    Le film de la semaine

    Je soupçonne les Peykâns blanches, les bruits de pas

    Le Carré des Damnés qui célèbre les noces

    des jeunes arrivants

    Je voudrais fuir mes noces avant l’aube

    Aucun lieu pour me cacher.

    Grânâz MOUSSAVI

  • Le centre de carène

    Le centre de carène

    À mon grand-père Nazario Mondragón qui me racontait des histoires comme celles-ci.

    …et une sorte de mer sortait par le regard par la bouche par les poignets par la nuque de Lautréamont. Juan Gelman

    Il arriva en chemin de fer un dimanche de novembre de l’année dernière, par le train de 23H47 en provenance de Paris. Personne ne l’attendait ni sur le quai, ni dans le hall, ni dans la ville où il était enfin. Il fut parmi les derniers à descendre du wagon et à rejoindre le hall par un escalier mécanique lent et jaune. À cette heure-ci, les baisers de bienvenue sont à peine émus, et porter les bagages des nouveaux arrivants n’est que le réflexe de mains en attente : du fond de son silence, l’homme observa la hâte des autres pour retrouver leurs voitures stationnées alentour, la précipitation d’une femme pour obtenir un numéro dans une des cabines téléphoniques de la salle d’attente afin de prévenir d’une arrivée sans encombre.

    Comme pour neutraliser l’éloignement progressif des inconnus qui lui avaient tenu compagnie pendant les deux heures et demie du voyage, il s’imagina à un moment important de sa vie et s’en laissa convaincre par la subtile magie lovée dans toute ville où l’on arrive pour la première fois mais ces convictions ne reposant jamais sur d’évidentes raisons d’appréhension immédiate, il évita de trop savourer l’idée de prodiges faciles et choisit le refuge d’une prudence plus appropriée à sa condition d’étranger, se soumettant de bon gré au privilège d’arriver dans un lieu alors que la nuit prodigue à l’idée de destin une texture différente et permet d’imaginer l’imprévu pouvant surgir le lendemain : expectatives aussi simples qu’une saveur inconnue, une musique inattendue, un parfum de femme retrouvé, qui peuvent rendre inoubliable une ville entre’ aperçue et ancrer dans la mémoire le nom d’une rue portant un paysage anodin aux limites de la perception parfaite.

    Juan Carlos MONDRAGÓN

  • Paysage avant l’aube

    Paysage avant l’aube

    Mardi. Six heures et quart. La pluie menace. Aux abords du parc, Ariel arrête le vélo, soupire et se mord les lèvres, je sais qu’il se mord les lèvres. Tu veux y aller ? demande-t-il. Je lui réponds : je ne sais pas, comme tu veux. Peut-être va-t-il tourner la tête et me dire : reste, c’est mieux, je t’offre un verre. Mais il ne le fait pas. Je continue à retoucher mon maquillage et lui, ne bouge pas jusqu’à ce qu’un klaxon indiscret me pousse sur le trottoir. Non, ça va, lui dis-je, et je remets d’un air indifférent mes talons pour éviter qu’il ne descende, ne me regarde et dise une bêtise, déjà il regarde les gens avec haine : et nous échangeons deux ou trois mots, presque toujours les mêmes, ou très semblables à ceux échangés là ou dans un autre endroit qui nous semble toujours le même :

    Ils vont pas arrêter de regarder.

    Ni de parler.

    Je m’en fiche.

    Je voudrais penser comme toi.

    Alors bouge tes fesses et oublie toute cette merde.

    Vaut mieux que tu t’en ailles.

    Je sais pas, je sais pas.

    Yam MONTAÑA

  • Contes cannibales

    Contes cannibales

    Viande

    Bill

    On va voler une vache. Le Borgne et moi. On est deux, alors qu’on devrait être trois ou quatre. Cirilo, le Borgne, marche devant, silhouette dégingandée sous une lune laiteuse qui assure son pas le long du sentier. Lui, il s’y connaît, c’est pour ça qu’il m’a dit que nous deux, c’était assez ; traîner une bande d’affamés pour après devoir négocier, non merci. Ça nous fera toujours ça de plus. Moi, non, je ne l’ai jamais fait. Mais c’est connu, on commence par penser aux choses et on finit par y être mêlé.

    Ma femme m’a fait promettre que ce serait mon seul coup. Elle m’a dit : À vouloir trop, on risque gros ; avec cette fois, on aura de quoi pendant un moment, et ensuite des jours meilleurs viendront. J’ai dit : Et s’ils ne viennent pas, j’y retourne, Comme ça de temps en temps, on n’est pas pris – le problème, c’est quand on devient accro, comme Cirilo qui est un expert. Elle a rétorqué : Et comment crois-tu qu’on devient un accro ? Tu es critique d’art et traducteur de langues classiques, pas équarisseur. Tu le fais cette fois et tu ne le fais plus, un point c’est tout. Et elle a coupé court à mes arguments.

    Ronaldo MENENDEZ

  • Le calabrais qui émigra à Macondo

    Le calabrais qui émigra à Macondo

    La Havane, 1981. Deux écrivains se rencontrent dans un parc de la capitale cubaine. Le premier a un teint mat typiquement latin, les sourcils en broussailles et une paire de moustaches fournies sur un visage arrondi qui lui confèrent une vague ressemblance avec son interlocuteur qui est simplement plus jeune et un tout petit peu plus maigre. Il porte une chemise bleue sur des jeans de la même couleur, sa poche laisse pointer un stylo et ses cheveux montrent les signes d’une calvitie précoce. Il vient de publier un roman inspiré d’ « crime d’honneur » qui a pour protagoniste Cayetano Gentile, jeune fils d’immigrés du sud de l’Italie et son ami d’adolescence du temps où il vivait avec sa famille à Sucre, en Colombie. Il s’intitule Chronique d’une mort annoncée et l’auteur ne sait pas encore qu’on se souviendra de l’incipit comme l’un des plus fulgurants de l’histoire de la littérature.

    « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »

    Angelo MASTRANDREA

  • Au Sud de l’équateur

    Au Sud de l’équateur

    regardant l’Atlantique et le ciel, bleu pâle, tandis qu’arrivent et partent les bateaux et que se sont posés un nouveau venu et celle qui l’a précédé, assise sur le balcon avec une tasse de café, j’ai écrit.

    Question

    Comment sous l’odeur du ciel ne pas se fondre

    dans l’immensité d’une soirée malade,

    Journée incrustée dans la rétine du migrant,

    les viscères du cœur chavirent le soleil

    et lui tordent l’estomac incapable d’accueillir

    des temps nouveaux. Moi errant sans but

    ni langue, accroché à mes rêves.

    The Building

    Je me repose sur ce lit où a dormi celle qui m’a précédé rêvant à la pâleur infinie de l’Atlantique et du ciel, je me couche avec l’angoisse de ne pas salir le ciel, cette mer, cet appartement qui a accueilli celle qui m’a précédé, aujourd’hui il a lu celle qui m’a précédé, j’ai écrit en sa fulgurante présence au dixième étage, regardant l’Atlantique et le ciel, bleu pâle, tandis qu’arrivent et partent les bateaux et que se sont posés un nouveau venu et celle qui l’a précédé, assise sur le balcon avec une tasse de café, j’ai écrit sans remords sous la pâleur du ciel et de la mer, celle qui m’a précédé moi toi nouveau venu qui arrives, écris comme elle avant moi, toi qui arrives et es le suivant dans cette Maison des Écrivains de Saint-Nazaire face à l’Atlantique et à l’estuaire de la Loire, j’écris.

    Edwin MADRID

  • Revue n°22 – Zurich / Tirana

    Revue n°22 – Zurich / Tirana

    Sommaire
    Présentation de Bernard Comment
    Metin ArditiCanton de Vaud, le 13 juin Saint-Saphorin, château de Pré-Vigne 10 heures
    Arno CamenischQuelque part dans la pampa
    Nicolas CouchepinNe plus jamais voir la mer
    Elisa Shua DusapinEverland
    Dorothée ElmigerEt ainsi de suite
    Yael InokaiLa vie telle qu’elle est
    Alberto NessiLes enfants de Medellín
    Fabio PusterlaProcès-verbal des choses non dites
    Beat SterchiSur une butte dans l’Emmental
    Matthias ZschokkeLa visites
    Ardian MarashiLa littérature albanaise : une mosaïque mouvementée
    Ylljet AliçkaPortrait du poète en militant
    Ridvan DibraLa chartreuse de Parme
    Bessa MyftiuEn attendant…
    Stefan CapalikuLaisse la porte ouverte (monologue)
    Agron TufaOrphi (petit poème)
    Virion GraçiLes hommes
    Ernest KoliqiL’hôte
    Martin CamajLe fil retrouvé (choix de poèmes)