Meeting 2014

Festival de littérature Meeting 2014

Dire la ville – Lettre aux invités du meeting n° 12

            Deux manières d’arpenter les villes, semble-t-il, nous sont offertes, la géographique et l’historique, et nous pouvons à volonté passer de l’une à l’autre dans la même journée. Si l’un des plus grands bonheurs est de marcher dans une ville inconnue et de se perdre dans l’espace au hasard des coins de rues – avec le seul viatique d’une boussole dans la poche si c’est une mégapole -, un autre est de s’égarer dans le temps, et celui-là suppose à l’inverse un minutieux repérage topographique : je suis heureux ce soir d’avoir trouvé le bar de l’Algonquin dans la 44e rue, au nord de Manhattan, où planent encore les fantômes de Faulkner et de quelques autres buveurs considérables.

            À Paris, vient de paraître Voyages et autres voyages 1, ouvrage posthume d’Antonio Tabucchi, lequel avait accepté il y a bientôt dix ans l’invitation de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs. On y suit des déambulations dans Kyoto, Buenos Aires ou Bombay et ici à New York. On y lit qu’un lieu, dans le meilleur des cas, « n’est jamais seulement ce lieu : il est aussi un peu nous », et que « d’une certaine façon, sans le savoir, nous le portions en nous et un jour, par hasard, nous y sommes arrivés… ».

Sans les phrases qu’elles ont suscitées, sans leur spectre poétique, sans les quelques gouttes d’encre, les villes n’existeraient pas vraiment, ou différemment. Dans quelques mois, nous allons nous retrouver ensemble à Saint-Nazaire, dans l’ancienne base sous-marine allemande, construite en 1941 sur ce qui, jusqu’alors, était le quai d’embarquement des paquebots transatlantiques.

Deux ans plus tard, en février 1943, parce que la base sous-marine était indestructible, l’aviation alliée, pour l’isoler, détruisit la ville tout autour et ce paysage urbain disparut à jamais. Seuls les textes imprimés nous permettent de reconstruire ces quais effacés, de suivre les pas de ceux qui embarquaient ici pour le nouveau monde ou en revenaient, comme Antonin Artaud ou Paul Gauguin, et de ceux qui, pour la première fois, foulaient ici le sol du vieux monde, comme le poète nicaraguayen Rubén Darío ou le romancier cubain Alejo Carpentier. La dernière description de ce quai aujourd’hui disparu est la dernière phrase d’Autres rivages, l’autobiographie de Vladimir Nabokov, qui en mai quarante quittait l’Europe en guerre pour New York.

Depuis bientôt trente ans que la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs accueillent à Saint-Nazaire des écrivains de tous les horizons, et que tout autour la ville s’est reconstruite, certains d’entre eux ont choisi de décrire des lieux nazairiens, comme l’écrivain danois Jan Sonnergaard 2, l’argentin Ricardo Piglia 3 ou l’espagnol Enrique Vila-Matas 4. Mais ce que nous imaginons cette année, c’est de rassembler en un recueil avant votre venue des déambulations urbaines un peu partout dans le monde, et que vous acceptiez de consacrer quelques feuillets à une ville qui la vôtre ou une autre, ville habitée ou parcourue, dont le nom, ou celui d’un quartier, peut-être le titre du texte.

Et puis sait-on jamais : écrivant ceci, ce soir, je recopie ces deux phrases de Jean Echenoz, lui aussi habitué de Saint-Nazaire, alors que je viens d’achever la lecture de À Babylone 5, son commentaire du récit d’Hérodote : « Le seul problème avec lui c’est qu’il va parfois un peu vite de sorte que pour entendre son propos, parfois, certains développements manquent, certains détails. S’il juge peut-être ces détails secondaires, il est évidemment bien loin d’imaginer que, de tous les récits de voyage à Babylone à cette époque, seul le sien va demeurer dans l’histoire du monde ».

.au bar de l’Algonquin, avril 2014 

1. Voyages et autres voyages, Gallimard, 2014

2. Le cadavre rejeté par la mer à Saint-Nazaire, meet 2012

3. Une rencontre à Saint-Nazaire, meet 2006

4. Enrique Vila-Matas  Impressions de Saint-Nazaire, meet 2009

5. paru dans le recueil Caprice de la reine, éditions de Minuit, 2014 

Patrick Deville



Jean-Christophe Bailly (France)
Hoda Barakat (Liban)
François Beaune (France)
Nicole Caligaris (France)
François Chaslin (France)
Jabbour Douahiy (Liban)
Roberto Ferrucci (Italie)
Santiago Gamboa (Colombie)
Tomás González (Colombie)
Pierre Jourde (France)
Elias Khoury (Liban)
Charif Majdalani (Liban)
Céline Minard (France)
Minh Tran Huy (France)
Orcel Makenzy (Haiti)
Gilles Ortlieb (France)
Laura Restrepo (Colombie)
Jean Rolin (France)
Alberto Ruy  Sanchez (Mexique)
Thiphaine Samoyault (France)
Eugène Savitzkaya (Begique)
Faruk Sehic (Bosnie)
Juan Gabriel Vasquez (Colombie)
Littérature libanaise contemporaine
Hoda Barakat, Charif Majdalani, Jabbour Douaihy
– 13/11/2014 – Life
Les élèves du lycée expérimental avec François Beaune et Minh Tran Huy
– 14/11/2014 – Life
Littérature colombienne contemporaine
Laura Restrepo, Santiago Gamboa, Tomas Gonzalez, Juan Gabriel Vasquez
– 14/11/2014 – Life
Dialogue Jean Rolin et Gilles Ortlieb
– 14/11/2014 – Life
Hommage Garcia Marquez
Annie Morvan, Vasquez, Restrepo, Gamboa
– 14/11/2014 – Life
Dire la ville
François Beaune, Minh Tran Huy, Gamboa
– 15/11/2014 – Life
Dialogue – Dire la ville
Jean-Christophe Bailly, François Chaslin
– 15/11/2014 – Life
Ecrire à Saint-Nazaire
Faruk Sehic, Eugène Savitzkaya, Makenzy Orcel
– 15/11/2014 – Life
Ecrire à Saint-Nazaire
Faruk Sehic, Eugène Savitzkaya, Makenzy Orcel
– 15/11/2014 – Life
Remise du prix Laure Bataillon et Laure Bataillon classique
Nii Parkes, Sika Fakambi, Olivier Lelay 
– 15/11/2014 – Life
Dire la ville
Elias Khoury, Roberto Ferrucci
– 16/11/2014 – Life
Dialogue
Céline Minard
– 16/11/2014 – Life
Dire la ville
Nicole Caligaris, Tiphaine Samoyault
– 16/11/2014 – Life
Dire la ville
Pierre Jourde, Laura Restrepo, Charif Majdalani
– 16/11/2014 – Life