Instant premier
Je marche sur l’étroit sentier qui me conduit à la rivière. Rouge, le ciel crevé de jaunes véloces et de violets profonds. Un nuage
en suspens sur cette lampe nue s’imagine agneau d’or. Au milieu des herbes sauvages, les ongles des étoiles. Limpide est l’arche
des arbres jumeaux amoureux. Et je pense, marchant, des syllabes légères qui de loin me viennent en pluie fine,
le paysage est une ébauche arborant ces syllabes promises à quelques vers pour entraîner l’âme en musique.
traducteur : Josse, Christophe
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Miroir aller-retour
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Les pétroglyphes
Parfois , je rêve des pétroglyphes. Alors je les revois comme je les voyais autrefois : des cris sourds, des cicatrices aveugles sur les pierres au bord de la rivière. Mais dans les rêves, c’est différent : la lumière est glauque, bleutée en fait, et les pierres paraissent plus éloignées, plus grandes et poreuses qu’elles ne l’étaient en vérité. Dans les rêves il n’y a pas de moustiques, le courant du ruisseau est silencieux et bien que les grands arbres bordent le lit du cours d’eau, leur présence ne revêt pas l’importance qu’elle avait alors à mes yeux. Leurs feuilles ne susurrent pas, ne vibrent pas non plus sous la caresse du vent. Et l’on n’entend pas les oiseaux, les écureuils ne sautillent pas de branche en branche. C’est comme si tout le sens de la scène était condensé là : dans les cercles concentriques, les lignes ténues qui s’étirent sur les pierres, émettent un murmure et s’éclipsent. Moi je regarde les dessins, les dessins me regardent. C’est un silence privé de paroles et de pensées, une simple distance comme celle d’un poignard. Mais non rien n’y est menaçant. Moi je regarde les dessins, les dessins me regardent. Ils m’interrogent et je les interroge moi aussi. Mais ce ne sont pas des questions ; ce ne sont que ces deux présences – les pétroglyphes et moi – , et un silence tendu entre nous, qui nous rapproche.
Rodrigo SOTO
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Nostalgie de l’enfer
Docteur Gachet
Des yeux limpides se plissent sous les cendres
d’un banal mercredi, l’habit de sourcils
à l’ombre de la casquette et l’haleine chargée
sans éviter une lampée de temps résignée
sans l’espoir de replanter
de ses mains un arbre de Noël
sans besoin d’étreindre un miroir
afin de pressentir le portrait
du tourbillon sur les épaules
du poing où sommeille la bouche
ou le sourire qui a mordu l’oreille de Vincent.
Alfredo Nicolás PELÁEZ
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Encore un air sinistre
Mes paupières s’écartent comme en un bâillement. Je suis vanné, les bras en croix, sur ce matelas dur.
Il est déjà huit heures vingt-trois d’après les numéros fluorescents du réveil sur la petite table près de la tête du lit. Mille particules de poussière flottent en l’air devant moi. Complètement endormi sur l’oreiller, j’aperçois des cheveux, d’une longueur kilométrique, qui ne peuvent être les miens.
Mon dos se réchauffe doucement, je le perçois peu à peu, le soleil au milieu des rideaux déteints y contribue. Je me sens lourd et me souviens à peine de la soirée d’hier, ah si, je me rappelle, encore elle, mais cette fois c’était plus…Ah j’ai mal au crâne.
Il devait être sept heures à peine, la nuit commençait à tomber. Dans la journée, on avait traîné au club, c’est pourquoi à cette heure, on était déjà lessivés. Les vagues de soleil et les cris de la mer ; des aboiements et ton prénom par intervalles pour que tu sortes de l’eau : « Viens on va boire un coup à la Roca, dépêche », j’ai dit à Paula. Non, et j’ai couru chercher la serviette sur la grève. Mes pieds se sont couverts, mouillés de sable encore tiède tandis que je filais vers la chambre louée pour le week-end.
Salvatore Maldera SATTORI
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Le tunnel vertical
Antécédents
Bonifacio Almeyda se présentait au club à la tombée du jour et buvait une ou deux grappas, debout au comptoir ; posé, taciturne et légèrement de biais, comme pour rester ouvert à l’entourage malgré son isolement, il parlait à peine et passait inaperçu au milieu des clients qui hurlaient sans arrêt autour des jeux de cartes et des terrains de boules. À vrai dire, dès qu’il sortait, une demi-heure plus tard, trois quarts d’heure tout au plus, on avait bien du mal à conserver de lui un souvenir précis, sans doute en raison du fait qu’il se distinguait peu des personnes vieillissantes que l’on croisait dans ce quartier de gens modestes et d’ouvriers. Je savais qu’il s’appelait Bonifacio Almeyda, non pas qu’il me l’eût dit, car il n’ouvrait la bouche qu’en arrivant et partant afin de lancer un « salut » neutre et générique, mais pour l’avoir appris par le gérant du bar qui savait également que l’homme venait du nord, qu’il logeait seul dans une pension non loin du club et qu’il avait travaillé pour le ministère des Travaux publics.
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Contrées
Quatre bandits
Au Copton club
de Harlem
chaque nuit
nous étions quatre buveurs
joyeux bandits capables de souffler
n’importe où pratiquement
pourvu qu’on eût de la musique
nous prenions du bon temps sans vraiment nous soucier
du pain et autres foutaises
Non loin
à cent mètres de chez lui
mourut assassiné
le premier d’entre nous
Chano Pozo
percussionniste
confondu
si l’on en croit la légende
avec un faux prophète
l’endroit était ainsi
et il nous enchantait
Partout l’on trouve
du blues ou du gospel commercial
Jamais au Copton
ni à l’office dominical (…)
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Le groupe de Barcelone
S’éloigner pour mieux voir, comme il fut si justement écrit. Une invitation à Saint-Nazaire de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs, même si je n’ai pu pleinement en profiter, m’a facilité cet éloignement. À cet égard, l’estuaire de la Loire, ce fleuve vertébral de la France, est devenu ma tour de guet, propice à la contemplation de certains aspects de la vie culturelle espagnole qui, à l’image des mouettes survolant le port sous mes yeux, ont survolé mes pensées ces dernières semaines ; suite, plus exactement à la mort de Carlos Barral et de Jaime Gil de Biedma survenues en l’espace de moins d’un mois. Je parle de la nécessité d’écrire un texte, ne seraient-ce que ces quelques lignes, pour décrire un phénomène d’effervescence culturelle qui s’est produit à Barcelone au début des années soixante et qui risquerait, si on ne l’évoquait pas, de rester méconnu jusqu’à ce qu’un beau jour certain hispaniste français, nord-américain décide de se pencher sur la question.
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Nouvelles impressions du petit Maroc
Chaque matin pour me rendre au Petit Maroc, je dois franchir un pont mobile qui se lève et s’abaisse, non pas bien sûr à mon intention mais à celle des bateaux qui ont choisi d’entrer dans un rectangle d’eau, le « bassin » ; or, dès que je pénètre sur cette sorte d’île, je découvre un réseau de cafés – l’un d’eux se nomme le Pont Levant – qui pourrait boucler l’infime traversée inaugurée par le passage du pont ou bien fermer la parenthèse, pour employer une tournure de langue enfin appropriée. Mais je ne suis jamais entré au Pont Levant ; je vais plus loin, au Café de la Loire, le dernier, le plus proche du front extérieur de l’île et je m’assieds près de larges baies latérales qui m’offrent une vue sur le fleuve, la Loire, où passent de grands et lents navires sans qu’aucun pont se lève.

