zone géographique : Europe

  • Les voisins

    Les voisins

    Vers le milieu du mois de juillet de l’an dernier, le colonel Atmadja, après avoir dîné d’un plat de poisson et avalé un double raki dans un petit restaurant de ce village balnéaire où il venait pour la première fois, regagna l’appartement avec terrasse qu’il avait loué le matin même, gravit lentement les escaliers qui menaient à sa chambre mais ne ressentit aucune envie de lire une revue ou un livre, d’écouter la radio ni de regarder la télévision, il désirait seulement s’asseoir sur le balcon et, comme il en avait l’habitude chaque soir, fumer la quatrième et dernière cigarette de la journée, accompagnée d’un bon raki. Juste au moment où il allait s’asseoir, il découvrit sur un autre balcon situé à droite, peut-être un mètre cinquante en contrebas, à la lumière d’une lanterne en verre dépoli située au-dessus de la porte vitrée qui donnait sur une petite chambre, quatre personnes assises autour d’une table sans parler, sans broncher et presque sans respirer : un homme, une femme, une petite fille et un garçonnet.

    Tahsin YÜCEL

  • Shmashana

    Shmashana

    La bave mousseuse s’égouttait de la mâchoire velue des buffles noirs qui ruminaient debout dans l’eau peu profonde. Les longs filaments tombaient dans le fleuve, et avant d’éclater, les bulles de salive gluantes flottaient quelques instants encore sous le mufle des animaux, à la surface de l’eau du Gange couleur de plomb. Des corbeaux étaient perchés sur l’échine et les pattes des ces buffles d’eau, débarrassant leur peau de sa vermine. L’un d’entre eux se cramponnait de ses griffes à l’oreille du ruminant et picorait sans cesse le pavillon de l’animal, de son long bec à l’extrémité légèrement recourbé. Effrayés par le cri d’un adolescent vêtu d’un pagne imitation peau de tigre – le jeune garçon avait aussi un anneau dans le nez et une petite mèche frisottée qui lui descendait dans la nuque – plus de cinquante perroquets verts au bec rouge s’échappèrent, dans un claquement d’ailes, des trous et des niches d’un four crématoire électrique.

    Josef WINKLER

  • Sarajevo et le soleil se couche

    Sarajevo et le soleil se couche

    La pierre de fondation

    Descendant de la montagne, j’emportai la pierre de fondation sur mon dos. Trempé de sueur, le visage radieux, j’avance vers le bûcher qui se consume et, au vu de tous les présents, – les larbins, les maîtres, la foule, les niais, les vagabonds, les meurtriers, les salauds et les voleurs – je lance la pierre que j’avais sur le dos

    droit

    au milieu du bûcher,

    c’est à dire au milieu de la haine,

    et, poussant un soupir de soulagement, je dis :

    – Ici je commence à bâtir !

    Andjelko VULETIC