année de publication : Années 2010

  • Parce que

    Parce que

    Le marin a perdu son amour, déjà lentement sombre

    le roi est assis sur son trône, mais son pays est en perdition dans la rue où vole la poussière

    je sors mon mouchoir, inspecte la trame blanche

    les larmes, voiture à cheval sans cocher

    sans roues non plus

    possèdent le vent violent tout chargé de leur peine infinie

    il entre dans l’ombre du printemps

    Wang YIN

  • Les voisins

    Les voisins

    Vers le milieu du mois de juillet de l’an dernier, le colonel Atmadja, après avoir dîné d’un plat de poisson et avalé un double raki dans un petit restaurant de ce village balnéaire où il venait pour la première fois, regagna l’appartement avec terrasse qu’il avait loué le matin même, gravit lentement les escaliers qui menaient à sa chambre mais ne ressentit aucune envie de lire une revue ou un livre, d’écouter la radio ni de regarder la télévision, il désirait seulement s’asseoir sur le balcon et, comme il en avait l’habitude chaque soir, fumer la quatrième et dernière cigarette de la journée, accompagnée d’un bon raki. Juste au moment où il allait s’asseoir, il découvrit sur un autre balcon situé à droite, peut-être un mètre cinquante en contrebas, à la lumière d’une lanterne en verre dépoli située au-dessus de la porte vitrée qui donnait sur une petite chambre, quatre personnes assises autour d’une table sans parler, sans broncher et presque sans respirer : un homme, une femme, une petite fille et un garçonnet.

    Tahsin YÜCEL

  • Terre trois fois maudite

    Terre trois fois maudite

    L’ultime saison du pôle3 mars 1934

    Outre que j’ignore ton adresse, je n’ai pas le courage de t’envoyer une lettre. Je pourrais vérifier où tu habites, mais je ne veux pas m’exposer à la curiosité de nos amis communs, j’ai en effet perdu tout contact avec eux depuis que tu es parti. Pourquoi prendrais-je la peine de te faire parvenir ces quelques lignes, puisque tu n’as jamais répondu aux lettres et télégrammes que je t’ai envoyés pour savoir comment tu allais ? jamais je ne te pardonnerai ces longues années sans aucune nouvelle de toi.

    Je suis coupable de t’avoir fait venir dans ce pays qui nous a fait tant de mal. Je n’aurais jamais dû te proposer, dès notre rencontre, de m’y accompagner. Ce fut le premier de toute une série de malentendus qui allaient nous rapprocher pour ensuite nous séparer. À Paris, nos longues conversations portaient sur les voyages que nous ferions ensemble.

    César Ramiro VÁSCONEZ

  • Écureuils

    Écureuils

    Éphémérides

    Assis sur son banc à bascule, mon oncle Fernando braquait ses impressionnantes jumelles sur le mur d’arbres qui isolaient le jardin et la piscine. Il prenait tant de place sur le banc, qui pouvait accueillir deux personnes, que je devais m’asseoir à côté sur une chaise. Tenir l’énorme étui de cuir et le regarder examiner les arbres n’avait pas pour moi grand intérêt, mais si je lui tenais compagnie et l’écoutais papoter un certain temps, il me prêtait ses jumelles et me laissait inspecter le bois. Le bois ne m’intéressait pas davantage, pas plus que sa vie exubérante et secrète pendant l’été. Ce qui m’intéressait vraiment, c’était de placer des jumelles devant mes yeux et de sentir ma vue s’étirer, presque physiquement, jusqu’aux arbres, de presque la sentir toucher une carte postale sans relief mais grouillante d’écureuils, de moineaux, de faucons et de chevreuils qui sans grande timidité, franchissaient la limite entre ce qui était forêt et ce qui ne l’était plus.

    Felipe TROYA