année de publication : Années 2010

  • Capolican

    Capolican

    Cet enfant agit comme les petits de l’ourse : il lèche sa mère au lieu de l’embrasser. Depuis qu’il fait ça, il ne pleure plus. Mais ses yeux sont moins clairs, car un enfant doit pleurer. Alors ses larmes s’assemblent en un petit lac entre les os de son crâne. Et cette eau très doucement salée clapote entre les parois, puis se fige en une fine gelée que l’on peut appeler mercure. Le mercure afflue dans les vaisseaux superficiels qu’il saccage. Il se concentre dans la rate. L’enfant devient dur et lourd comme certains matériaux qui ne flottent pas. Il s’avère acariâtre. Sa mère ne le satisfait plus et il tente de la réduire au silence. Entre la mère et l’enfant commence une guerre longue et douloureuse.

    Pendant qu’ils combattent, les fleurs et les feuilles tombent sur l’herbe qui est brûlée, le vent déterre les racines et les fondations.

    Immédiatement, l’enfant que l’on peut appeler Capolican quitte l’enclos et s’installe dans la deuxième enceinte, un terrain désertique composé de tourbe.

    Eugène SAVITZKAYA

  • Un demi-hiver à Saint-Nazaire

    Un demi-hiver à Saint-Nazaire

    Étymologie 1

    Saint-Nazaire vient de sentir la nasse en moyen français. L’expression date de la fin du XVème siècle, une époque où Saint-Nazaire n’était pas encore une ville à part entière. Les habitants des marais de Brière l’utilisaient péjorativement pour désigner les habitants de Saint-Nazaire.

    Ils feraient mieux de commencer par apprendre à sentir une nasse était une insulte couramment et volontiers pratiquée. On voulait dire par là que les habitants de Saint-Nazaire n’y connaissaient rien en poisson, alors qu’ils vivaient au bord de la mer. Au contraire les habitants des marais se considéraient eux-mêmes comme de véritables maîtres pêcheurs.

    Étymologie 2

    Saint-Nazaire vient du très bas-breton Sainnt et Nassi. Au neuvième siècle de notre ère, des marins bretons, après une errance qui les mena en Méditerranée, alors que vraisemblablement ils souhaitaient aller pêcher la morue en Nord Atlantique, ont ramené à Saint-Nazaire une statue en bois égyptienne, qui fut à tort interprétée comme étant une statue de la Vierge, puisque l’on sait maintenant et grâce à son appendice nasal que ladite statuette n’était autre qu’une reproduction de la Reine Cléopâtre, tombée sans doute aux mains des marins lors du pillage d’un bateau syrien (à ce propos, lire l’intéressant article de J-B. Pontreau sur le pillage et l’arraisonnement des navires comme us et coutumes des marins bretons : Les pirates de Bretagne, la vraie vie des marins-pêcheurs, éditions Printo, pp.214-465, Paris, 2001).

    Noëlle REVAZ

    Michael STAUFFER

  • Contes cannibales

    Contes cannibales

    Viande

    Bill

    On va voler une vache. Le Borgne et moi. On est deux, alors qu’on devrait être trois ou quatre. Cirilo, le Borgne, marche devant, silhouette dégingandée sous une lune laiteuse qui assure son pas le long du sentier. Lui, il s’y connaît, c’est pour ça qu’il m’a dit que nous deux, c’était assez ; traîner une bande d’affamés pour après devoir négocier, non merci. Ça nous fera toujours ça de plus. Moi, non, je ne l’ai jamais fait. Mais c’est connu, on commence par penser aux choses et on finit par y être mêlé.

    Ma femme m’a fait promettre que ce serait mon seul coup. Elle m’a dit : À vouloir trop, on risque gros ; avec cette fois, on aura de quoi pendant un moment, et ensuite des jours meilleurs viendront. J’ai dit : Et s’ils ne viennent pas, j’y retourne, Comme ça de temps en temps, on n’est pas pris – le problème, c’est quand on devient accro, comme Cirilo qui est un expert. Elle a rétorqué : Et comment crois-tu qu’on devient un accro ? Tu es critique d’art et traducteur de langues classiques, pas équarisseur. Tu le fais cette fois et tu ne le fais plus, un point c’est tout. Et elle a coupé court à mes arguments.

    Ronaldo MENENDEZ

  • Le calabrais qui émigra à Macondo

    Le calabrais qui émigra à Macondo

    La Havane, 1981. Deux écrivains se rencontrent dans un parc de la capitale cubaine. Le premier a un teint mat typiquement latin, les sourcils en broussailles et une paire de moustaches fournies sur un visage arrondi qui lui confèrent une vague ressemblance avec son interlocuteur qui est simplement plus jeune et un tout petit peu plus maigre. Il porte une chemise bleue sur des jeans de la même couleur, sa poche laisse pointer un stylo et ses cheveux montrent les signes d’une calvitie précoce. Il vient de publier un roman inspiré d’ « crime d’honneur » qui a pour protagoniste Cayetano Gentile, jeune fils d’immigrés du sud de l’Italie et son ami d’adolescence du temps où il vivait avec sa famille à Sucre, en Colombie. Il s’intitule Chronique d’une mort annoncée et l’auteur ne sait pas encore qu’on se souviendra de l’incipit comme l’un des plus fulgurants de l’histoire de la littérature.

    « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »

    Angelo MASTRANDREA