traducteur : Garnier, Françoise

  • L’aventure géographique

    L’aventure géographique

    Recueil meeting 2016

    Claude Lévi-Strauss écrivait il y a soixante ans que le voyage était déjà fini – jugement très excessif sans doute aux yeux des anthropologues et archéologues d’aujourd’hui qui découvrent encore des peuplades inconnues et des civilisations englouties.

    Quant à la littérature de l’Europe, qui depuis toujours se nourrit de l’ailleurs et de l’étranger, s’en va voir là-bas, comment en ce siècle est-elle confrontée à l’apparition de nouvelles barrières dressées devant l’arrivée des migrants, la question n’est pas nouvelle, et Hugo déjà depuis son exil s’élevait contre les frontières : Étranger ? Que signifie ce mot ? Quoi, sur ce rocher j’ai moins de droits que dans ce champ ? Quoi, j’ai passé ce fleuve, ce sentier, cette barrière, cette ligne bleue ou rouge visible seulement sur vos cartes, et les arbres, et les fleurs, le soleil ne me connaissent plus ? Quelle ineptie de prétendre que je suis moins homme sur un point de la terre que sur l’autre !

    Comment vivons-nous, écrivains français, polonais ou italiens, ce terrible déséquilibre, nos si faciles aller-retour partout sur la planète, quand l’aller simple est interdit à tant d’autres ? L’aventure géographique nous est-elle interdite ou, au contraire, devons-nous plus encore continuer d’aller voir là-bas ?

    Sommaire
    Filip SpringerLes pays et sans poussière
    Wojciech NowickiAlbert
    J.A. González SainzL’aventure du voyage vers la tranquillité
    Olga TokarczukFin des voyages
    Mauro CovacichTrieste, aventure géographique de la langue
    Simonetta GreggioGéographies
    Roberto FerrucciComme un paquebot
    Tiziano ScarpaJe suis un chien qui aboie en pleine nuit
  • Avoir (encore) vingt ans

    Avoir (encore) vingt ans

    Recueil meeting 2023

    Avoir (encore) vingt ans

    Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? Dans quelle ville étiez-vous ? Que lisiez-vous ?
    Écriviez-vous ?
    À l’occasion des vingt ans de la Maison des Écrivains Étrangers et des
    Traducteurs, nous posons ces questions à une vingtaine d’écrivains de générations différentes, éparpillés autour du monde. Mais on pense à ce rêve borgésien dans lequel tous les livres de la bibliothèque seraient écrits par une seule personne. Elle change de sexe et de continent, de style et de langue. Elle passe la Révolution culturelle dans la campagne chinoise, vole comme l’ange de Wenders de Berlin-est à Berlin-ouest puis de Beyrouth ouest à Beyrouth-est. Elle étudie la chimie ou la philosophie, collabore à des journaux canadiens et brésiliens, crée des revues littéraires au Japon, en Iran et au Portugal. Elle est partout sur la planète, parfois douée d’ubiquité, souvent seule. Elle a toujours vingt ans. Deux fois apparaît dans ces pages Greta Garbo, l’icône de la solitude.


    J’écrivais ces lignes en 2007 pour les vingt ans de la Meet. Elle en a trente-six. Et c’est à présent, en 2023, la vingtième édition des rencontres Meeting de novembre. En 2007, celles-ci mettaient à l’honneur les littératures japonaise et angolaise,  » Tokyo / Luanda « , et cette année les littératures estonienne et sénégalaise, « Dakar / Tallinn « , et l’idée m’est venue de reprendre ces textes et d’y adjoindre les écrivains invités cette année, de leur poser les mêmes questions, de les insérer dans la chronologie de ces années où tous eurent vingt ans, éternellement, jeunes garçons et jeunes filles dans toutes ces villes, dans toutes ces époques, partageant le goût de la lecture, cette confiance et cette nécessité de la littérature, sa permanence et son infini renouvellement.

    Patrick Deville

    Sommaire
    Gabriela Adamesteanu Bucarest / 1962
    Gil CourtemancheMontréal / 1963
    Hans Christoph BuchBerlin / 1964
    Tendo TaijinTokyo / 1964
    Giuseppe ConteMilan / 1965
    Ikezawa NatsukiTokyo / 1965
    Ken BugulThiès / 1967
    Boualem SansalAlger / 1969
    Juan Carlos MondragonMontevideo / 1971
    Nedim GürselIstanbul / 1971
    John BurnsideCambridge / 1975
    Yang LianPékin / 1975
    Hakan LindquistStockholm / 1978
    Doris KarevaTallinn / 1978
    Charif MajdalaniBeyrouth / 1979
    José Eduardo AgualusaLisbonne / 1981
    Luiz RuffatoJuiz de Fora / 1981
    Javier CercasBarcelone et Gérone / 1982
    Philippe ForestParis / 1982
    Khadi HaneDakar / 1982
    Marie-Hélène LafonParis / 1982
    Philippe BeckParis / 1983
    Abdelaziz Baraka SakinKhashm el-Girba / 1983
    Santiago GamboaMadrid / 1985
    Tiit AleksejevTartu / 1988
    Tas AwLondres / 1991
    Arnaud CathrineParis / 1993
    Grânâz MoussaviTéhéran / 1994
    Hirano Keiichiro Kyoto / 1995
    Ismaël JudeAix-en-Provence / 1996
    Patrice PluyetteLe Mesnil-Saint-Denis / 1997
    Katrina KaldaTallinn / 2000
    Maylis BesserieCork / 2002
    Ercan YilmazKars / 2002
    Lamp Faal KalaLouga et Ndar / 2004
    Mbougar SarrCompiègne / 2010
  • Des histoires de la mer

    Des histoires de la mer

    Recueil meeting 2024

    Des histoires de la mer
    Chaque année, les Rencontres littéraires internationales Meeting de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire sont à la fois thématiques et géographiques. Elles mettent à l’honneur deux littératures étrangères, en novembre 2024 la suédoise et la tunisienne, autour d’un sujet commun : cette fois la mer.
    La Suède comme la Tunisie sont bordées par la mer, baltique et méditerranéenne, et leur histoire, pour le meilleur et pour le pire, est inscrite dans cette proximité maritime.
    À ces écrivains suédois et tunisiens invités en novembre pour cette vingt-et-unième édition des Rencontres, se joignent dans ce recueil d’autres écrivains qui viendront les rejoindre dans la base sous-marine de Saint-Nazaire, depuis Taïwan et le Liban, la France et jusqu’à la Bolivie, privée d’accès à la mer depuis sa guerre contre le Chili.
    Tous ont accepté d’écrire la place de la mer dans leurs livres et dans leur vie. Patrick Deville

    Sommaire
    Bernard Comment (France)Un brusque saisissement
    Aymen Daboussi (Tunisie)L’enfant et la mer
    Hella Feki (Tunisie)Des histoires de la mer
    Aymen Gharbi (Tunisie)L’Aiwa, la mer et moi
    Amira Ghenim (Tunisie)Ne sois pas le dîner de la mer
    Daniel Gustafsson (Suède)Où sont les canots de sauvetage ?
    Rodrigo Hasbun (Bolivie)Instantanés sur fond de mer
    Björn Larsson (Suède)Vivre et écrire à bord d’un bateau…à voile
    Yunjie Liao (Taïwan)Au battement des vagues sur l’archipel
    Charif Majdalani (Liban)Inversion de la mer et de la montagne
    Jila Mossaed (Suède)Le bateau qui viendra me chercher
    Gaëlle Obiegly (France)Mémé
    Oliver Rohe (France)Une trace sur l’eau
    Maja Thrane (Suède)Marée
    Chantal Thomas (France)Souvenirs de la mer basse
  • Faux papiers

    Faux papiers

    Dédale ou lambeau

    Dès le matin, la journée s’était annoncée brumeuse et les mouettes piaillaient pressentant la tempête. Son esprit troublé par le temps et le désarroi de semaines de solitude le poussa à parcourir à pied la distance qui va de son domicile temporaire à la tour que les autochtones connaissent sous le nom du Vieux Môle. C’était le dernier jour de sa résidence à Saint-Nazaire et il avait pris l’habitude de faire ses adieux, chaque fois, pour toujours.

    Il avait des choses à dire et quoi de mieux que de parler aux pierres de la digue. Il s’assit sur les rochers et regarda voler les mouettes, celles-là mêmes peut-être qui nichaient sur le balcon, à l’arrière de l’appartement. Le son de binious accompagnait la lente tombée de la nuit, un crépuscule d’été qui n’en finissait pas.

    Mirta YÁÑEZ

  • Le vilain et les aveugles

    Le vilain et les aveugles

    Lundi 5 mai

    J’ai trouvé un travail de serveur dans le restaurant où Rosetta est employée comme plongeuse ; j’ai accepté d’y travailler sans rémunération le temps d’apprendre le métier et ce qu’il faut d’italien pour me débrouiller avec les clients. En échange j’ai droit à de copieux plats de pâtes et de viande au déjeuner et au dîner et j’échappe un peu à la généreuse hospitalité de Rosetta qui toutefois assure que c’est un plaisir de loger et prendre soin du frère de la jeune fille qui a séduit son fils, Gaetano. Je suis témoin de toute la persévérance que celui-ci met pour étudier et combattre une paresse naturelle afin d’accélérer un retour tant espéré dans notre pays et le bonheur des retrouvailles avec ma sœur.

    Pour l’instant, l’argent m’importe peu, il m’en reste en effet assez pour me payer mes cigarettes, en attendant que commence l’été et que mes services soient plus utiles à Leonardo, qui m’a déjà prévenu qu’il ne pourra pas me payer beaucoup car il avait retenu son personnel à l’avance mais que, vu l’enthousiasme que je faisais preuve dans mon travail, ce qu’il n’attendait pas d’un Latinoaméricain, il s’engageait à me garder jusqu’à l’hiver.

    Jesus VARGAS GARITA

  • Terre trois fois maudite

    Terre trois fois maudite

    L’ultime saison du pôle3 mars 1934

    Outre que j’ignore ton adresse, je n’ai pas le courage de t’envoyer une lettre. Je pourrais vérifier où tu habites, mais je ne veux pas m’exposer à la curiosité de nos amis communs, j’ai en effet perdu tout contact avec eux depuis que tu es parti. Pourquoi prendrais-je la peine de te faire parvenir ces quelques lignes, puisque tu n’as jamais répondu aux lettres et télégrammes que je t’ai envoyés pour savoir comment tu allais ? jamais je ne te pardonnerai ces longues années sans aucune nouvelle de toi.

    Je suis coupable de t’avoir fait venir dans ce pays qui nous a fait tant de mal. Je n’aurais jamais dû te proposer, dès notre rencontre, de m’y accompagner. Ce fut le premier de toute une série de malentendus qui allaient nous rapprocher pour ensuite nous séparer. À Paris, nos longues conversations portaient sur les voyages que nous ferions ensemble.

    César Ramiro VÁSCONEZ

  • Écureuils

    Écureuils

    Éphémérides

    Assis sur son banc à bascule, mon oncle Fernando braquait ses impressionnantes jumelles sur le mur d’arbres qui isolaient le jardin et la piscine. Il prenait tant de place sur le banc, qui pouvait accueillir deux personnes, que je devais m’asseoir à côté sur une chaise. Tenir l’énorme étui de cuir et le regarder examiner les arbres n’avait pas pour moi grand intérêt, mais si je lui tenais compagnie et l’écoutais papoter un certain temps, il me prêtait ses jumelles et me laissait inspecter le bois. Le bois ne m’intéressait pas davantage, pas plus que sa vie exubérante et secrète pendant l’été. Ce qui m’intéressait vraiment, c’était de placer des jumelles devant mes yeux et de sentir ma vue s’étirer, presque physiquement, jusqu’aux arbres, de presque la sentir toucher une carte postale sans relief mais grouillante d’écureuils, de moineaux, de faucons et de chevreuils qui sans grande timidité, franchissaient la limite entre ce qui était forêt et ce qui ne l’était plus.

    Felipe TROYA

  • Le désâmement

    Le désâmement

    Tout débuta lorsque les autorités expliquèrent lors d’une émission du service Télévisuel Plurisensoriel que le premier juillet entrerait en vigueur le nouveau système comportementaliste HB3 – HB3 behavorial system. Ce procédé complexe ou système multisensoriel avait eu un énorme succès dans les pays développés dès la fin de la dernière guerre civilisatrice – la guerre K2351 – et plus tard en Naponie grâce à le version adaptée plus précisément, copiée par la Osaki Tsuburu Mitsukoko. Débuta n’est pas vraiment le verbe exact, en effet, dans les pays civilisateurs, des millions de porteurs d’âmes possédaient déjà cet équipement multisensoriel alors que dans les pays en développement les éléments féminins subissaient en bonne et due forme une clitosectomie.

    Dans l’Atlantide tiersmondiste, Monsieur Feliciano Burkenheimer – de souche allemande mais élevé dans le tiersmonde – faisait figure de pionnier. Cela faisait des mois que, deux ou trois fois par semaine, pour aller acheter son poisson frit il essayait de laisser son instrument dans un coffre.

    Julio RICCI

  • La fleur de Coleridge

    La fleur de Coleridge

    je ne suis pas arrivée

    dans la ville des amants

    dans la ville où je suis

    on plante des pieux dans le œur

    de la nuit

    un masque tombe

    puis un autre

    un instant l’échec

    devient

    incandescent

    (un reflet dans ce qui n’existe pas)

    dans le corps de cette ville

    passe le monde

    et tout désir

    de voyager

    tout désir d’oublier

    le désir de voyager

    Maria NEGRONI

  • Paysage avant l’aube

    Paysage avant l’aube

    Mardi. Six heures et quart. La pluie menace. Aux abords du parc, Ariel arrête le vélo, soupire et se mord les lèvres, je sais qu’il se mord les lèvres. Tu veux y aller ? demande-t-il. Je lui réponds : je ne sais pas, comme tu veux. Peut-être va-t-il tourner la tête et me dire : reste, c’est mieux, je t’offre un verre. Mais il ne le fait pas. Je continue à retoucher mon maquillage et lui, ne bouge pas jusqu’à ce qu’un klaxon indiscret me pousse sur le trottoir. Non, ça va, lui dis-je, et je remets d’un air indifférent mes talons pour éviter qu’il ne descende, ne me regarde et dise une bêtise, déjà il regarde les gens avec haine : et nous échangeons deux ou trois mots, presque toujours les mêmes, ou très semblables à ceux échangés là ou dans un autre endroit qui nous semble toujours le même :

    Ils vont pas arrêter de regarder.

    Ni de parler.

    Je m’en fiche.

    Je voudrais penser comme toi.

    Alors bouge tes fesses et oublie toute cette merde.

    Vaut mieux que tu t’en ailles.

    Je sais pas, je sais pas.

    Yam MONTAÑA