Je ne veux pas laisser à Saint-Nazaire le souvenir d’une canaille. Je sais que je pourrais me taire. Il suffirait de bazarder ces aveux concernant ma responsabilité dans la mort de Gérard que je n’ai connu qu’en rêve et dont la véritable existence ne m’a été révélée qu’après sa mort. Seule ma conscience m’oblige à me faire connaître. Finalement cet ancien héros de la Seconde Guerre mondiale est mort de mort naturelle. Cependant je me sens responsable de ce qui lui est arrivé tout comme la tragédie de la gare des rêves de cette ville bretonne.
Je me suis engagé auprès de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs (meet) à produire une œuvre qui sera publiée dans la collection bilingue des écrivains invités. Laisser une vingtaine de poèmes, les uns composés sur place, d’autres dans mon pays serait la façon la plus simple de tenir mes engagements et au passage une astuce pour me dispenser d’écrire ces pages que je crois devoir laisser aux habitants de la ville et en général à tous ceux qui désirent connaître l’histoire de mon infamie, si tant est que j’aspire à un peu de compréhension et à quelque réconfort pour soulager ma conscience.
traducteur : Garnier, Françoise
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La gare des rêves
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Saturne
Vos lettres, père, me parvenaient deux fois par an. J’étais loin, à l’université, mais vous, vous étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, j’ouvrais l’enveloppe avec une émotion retenue. Et, toujours, immanquablement, une page pliée en trois. Une simple page à l’en-tête de votre entreprise. Mal pliée, à la va vite, j’imagine. Je guettais vos mots, père, j’en avais besoin et je la dépliais cette page, avec impatience. Et telle une feuille morte se balançant dans la brise, lentement, le chèque tombait à terre. Je l’y laissais, n’y attachant pas plus d’importance qu’à mes pieds, car ce qui m’intéressait avant tout, ce n »était pas votre argent, père, mais vos mots. Naïvement je guettais vos mots. Et au milieu de cette feuille, écrit à l’encre noire, je trouvais toujours la même chose : votre nom. Rien d’autre. Juste votre nom, signé à la hâte. Un mot. Juste un mot. Le père est un nom.
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Avant ils arrivaient en train
La nuit tombait. Nous avions fini de jouer, tout le monde regagnait en hâte sa maison et moi, en sueur, je rentrais chez mes grands-parents quand j’entendis éclater des cris violents. Je vis au loin, sous la tache de lumière du réverbère le plus proche du stade, une foule qui se déplaçait en tous sens, d’un côté et de l’autre, dans l’obscurité environnante, devant la maison des Cenrenoi, des Ibarra et des Dainsy. C’est un endroit chaud. Il s’y passait toujours quelque chose, quelque chose de furtif, qui avait à coup sûr à voir avec le vieux Ibarra, mince comme un jonc, sec et ridé, qui semblait indestructible. Il était rebouteux ; les gens entraient et sortaient de chez lui, bras ou jambes déboités, cassés ou tordus, ce qui rendait tout naturel ce va-et-vient d’hommes pressés. En entendant et voyant cette agitation, curieux, je décidai de m’approcher, saisi d’un mauvais pressentiment, avec mes sandales bruyantes, trop grandes pour moi, et avec mon tee-shirt froissé et mouillé à la main.
Mario CAMPANA
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Estuaire
Denise compara les cartes anciennes du livre à un plan récent. Là où maintenant se trouvait le lycée expérimental de Saint-Nazaire était mentionné l’Académie des miracles. Elle prit une photo de la carte, appliqua un filtre à l’image et la partagea. Elle reçut aussitôt quantité de messages et des questions. Elle ne raconta pas très honnêtement comment le livre s’était retrouvé entre ses mains. Ce matin-là, elle était sortie du lycée comme d’habitude. Elle rentrait chez elle quand elle vit une créature étrange adossée à la façade du Grand Café. Denise présuma qu’il s’agissait d’une Vierge en voyant son mateau rouge, son auréole brillante et le cœur sanglant sur sa poitrine. Elle fut un peu plus décontenancée par la couleur verte de sa peau et les tentacules autour du cœur d’où s’échappait une fumée noire. En guise de salut, la Vierge agita une tentacule et se présenta : elle était Marie de l’Étrange.
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La guerre n’est pas finie
La mort, pour Orlando, c’est comme être couché au fond d’un cratère lunaire, à regarder l’espace noir, très noir, sans jamais pouvoir se lever, être pour l’éternité derrière toutes les fenêtres, s’ouvrir à la nuit noire sans étoiles, glace noire qui gèle les artères, alors il sent la chair de poule envahir ses jambes et le vertige le gagner, lui comprimant l’aine et il serre le fusil qui maintenant fait partie de son corps un second cœur qui le maintient en vie, une dimension supérieure à la sexualité mise à l’épreuve dans chaque parcelle de sueur et de peur que répriment tous les hommes de la brigade, même les chefs, et il se demande ce que, putain, il est venu faire ici, comment du jour au lendemain on a pu lui arracher sa liberté – comme un vêtement déchiré en pleine rue – ces rues fantômes peuplées de nébuleux amis aux cheveux longs et de jeunes filles hivernales dans le cinéma Yara, que le hasard plaçait à côté de lui, qui brandissait des guitares imaginaires, battant la mesure à grands coups de tignasse….
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Revue n°17 – Athènes / Santiago
Sommaire
Patrick Deville Editorial Présentation d’Olivier Descotes Génération X Chrìstos Ikonòmou Le petit soldat de plomb Chrìstos Asterìou Le vide encore Chrìstos Chryssòpoulos Le mythe de Février Martinidis Dìmìtris Stefanàkis L’été en toutes lettres Yànnis Doùkas Yànnis Makridàkis Le chant du merle Yànnis Mavritsàkis Déplacement vers le rouge Yànnis Palavos La croix Ionnà Bourazopoùlou Nadir Thanàssis Hatzòpoulos Visite de temps Présentation de Felipe Tupper Carlos Franz Espagnols perdus en Amérique Mauricio Electorat Monsieur M Jorge Edwards Découverte de la peinture Lina Meruane Lames de rasoir Leonardo Sanhueza Je me souviens de Clifford Alejandro Zambra Fantaisie Raúl Zurita Trois songes avec Shakespeare, une nuit d’été Nicanor Parra Poèmes Damiela Eltit Même si je me lavais à l’eau de neige Diego Zúñiga Le langage des oiseaux Diego Maquieira Le poulailler -

Revue n°16 – Quito / Dublin
Sommaire
Patrick Deville Editorial Présentation de César Vásconez Romero Adolfo Macías Huerta L’arbre et le cerf-volant Huilo Ruales Hualca Mécanique de l’orange Alexis Naranjo Atténuantes / Aggravantes Edwin Madrid Chocolats, poésie et rébellion Gabriela Alemán La crise I Ernesto Quiñonez Le feu, la dernière fois Efraín Jara Idrovo Trace de mots Leonardo Valencia Découpe parfaite César Eduardo Carríon Poèmes dans une cage de Faraday Ernesto Carriøn Billy the kid s’obstine à vouloir vieillir – Wanted Juanjo Rodríguez Santamaría Territoire pour une toile de Soutine Isquierdo Salvator Tomás Gutiérrez Alea Présentation de Hadrien Laroche Aidan Higgins Le baron qui venait du Balticum Colm Tóibín Barcelone 1975 Dermot Bolger Les rue de Martha Anne Enright Le week-end de la mauvaise baise John Banville Lupins et papillons de nuit à Rosslare Claire Kilroy The devil i know (extrait) Seamus Heaney Poèmes Colum McCann Comme s’il y avait des arbres Robert McLiam Wilson Le Duc d’Enghein


