Une pomme
Ses pépins pareils à deux oreilles
avec l’ouïe ronde, grandie sous la peau verte
qui écoutent la pluie et le vent
et le temps.
Qu’y aurait-il dans l’esprit de la pomme ?
Elle nous regarde, peut-être avec humilité,
elle nous pense, peut-être,
avec un grand orgueil.
Fleur de sureau
En parlant toujours de choses fondamentales,
assourdi par le vacarme des essences,
j’allais oublier justement la fleur de sureau
qui m’envoie par la fenêtre ouverte,
généreuse, son humble parfum.
Et pourtant, c’est sur elle que je compte.
Quand ces pâles écritures deviendront
illisibles sur leur pierre,
quelque laborieux paléographe à venir,
pourra les lire sans peine, seulement en respirant.
Il les datera sans peine, guidé par leur parfum.
type de publication : Collection Les bilingues
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La découverte de l’œil
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Une rencontre à Saint-Nazaire
Je suis revenu à Saint-Nazaire pour retrouver Stephen Stevensen. Peut-être ne devrais-je pas écrire « Je suis revenu », ni « J’ai décidé de revenir ». Peut-être devrais-je écrire que lui a décidé de mon retour à Saint-Nazaire pour que je puisse le rencontrer. Ou ne pas le rencontrer ? (Lui, c’est Stephen Stevensen.)
« Je suis petit-fils et arrière-petit-fils de marins », me dit-il un jour. « Seul mon père a refusé la mer, et c’est bien pour cela qu’il a vécu toute sa vie avec la même femme, et mourut misérablement dans un hospice à Dublin ». (Le père de Stevensen avait rejeté l’idée d’entrer dans la marine britannique, brisant ainsi une très ancienne tradition familiale, pour se consacrer au commerce des peaux. Sa mère était d’origine polonaise. Une femme sarcastique et élégante, qui passait ses étés à Malaga… ou au British Museum.)
Jamais je n’ai connu un homme qui parlait comme Stephen Stevensen. Toutes les langues étaient sa langue maternelle. Je pense parfois que c’est ce qui m’a poussé à croire à l’histoire qu’il m’a racontée et à venir ici, à Saint-Nazaire.
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Nostalgie de l’enfer
Docteur Gachet
Des yeux limpides se plissent sous les cendres
d’un banal mercredi, l’habit de sourcils
à l’ombre de la casquette et l’haleine chargée
sans éviter une lampée de temps résignée
sans l’espoir de replanter
de ses mains un arbre de Noël
sans besoin d’étreindre un miroir
afin de pressentir le portrait
du tourbillon sur les épaules
du poing où sommeille la bouche
ou le sourire qui a mordu l’oreille de Vincent.
Alfredo Nicolás PELÁEZ
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Wasabi
D’après la doctoresse, l’homéopathie n’a rien à proposer pour effacer le kyste : tout au plus une pommade pour enrayer sa progression. De toute façon, dit-elle, il n’y a pas de souci à se faire : ceci n’est qu’une accumulation insignifiante de graisse, sans racine. Je l’interroge sur mes yeux. Rien d’anormal répond-elle : je vous prescris la pommade ? . Je garde encore au menton cette impression de froid que m’a laissé le support noir sur lequel reposait ma tête pendant qu’elle examinait l’iris de mes yeux. Le droit d’abord, puis le gauche. Après une courte pause intermédiaire. Vous croyez que c’est nécessaire ? , demandé-je. (Le kyste n’avait pas enflé : sa texture par contre, avait commencé à subir des altérations. Auparavant, il était doux, un simple monticule à la base de la nuque ; maintenant, depuis quelques jours, il était devenu un peu rêche : la peau semblait avoir pris la rugosité de l’écaille). Comme vous voudrez, dit la doctoresse. Nous gardons un moment le silence, comme si nous ne savions ni l’un ni l’autre lequel devait prendre la parole. Je veux qu’il disparaisse, insisté-je. Alors, il vous faudra passer par la chirurgie, dit-elle en retournant son ordonnancier. Une opération ? Ici, à Saint-Nazaire ? Je ne suis pas venu pour ça.
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Big business
… Lorsque le millionnaire Koleff téléphona, j’étais en pleine dépression. Le roman sur l’Allemagne se traînait comme un vers. Ça ne marchait pas et basta. Ce n’est pas que cela puisse me troubler : le problème de l’immortalité ne me tourmente pas particulièrement, mais tout de même…
Marie, enceinte jusqu’aux oreilles, me regardait d’un air compréhensif et déposait chaque matin une bouteille de bière sur mon bureau. Rien n’y faisait. Je m’arrachais les cheveux, froissais des feuilles, distillais une atmosphère de génie : rien ne peut tromper Marie. Elle sait à quoi s’en tenir avec mon âme mystique de slave. Elle est docteur en études slaves. Elle a lu Dostoïevsky, le diable l’emporte.
En réponse, Marie s’asseyait devant son ordinateur et, un instant plus tard, de son coin parvenait « tac-tac-tac-tac… tac-tac-tac-tac… » six heures, sept heures durant ! C’est alors que tout à coup, Koleff téléphone.
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Algues noires
Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.
Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.
Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.
Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.
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La fleur de Coleridge
je ne suis pas arrivée
dans la ville des amants
dans la ville où je suis
on plante des pieux dans le œur
de la nuit
un masque tombe
puis un autre
un instant l’échec
devient
incandescent
(un reflet dans ce qui n’existe pas)
dans le corps de cette ville
passe le monde
et tout désir
de voyager
tout désir d’oublier
le désir de voyager
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Les rescapés de la patience
Téhéran
D’un toit à l’autre
Dans la congestion du bruit
Personne ne cogne sur les boîtes métalliques
Il faut organiser un nouveau Zâr
Pour traiter cet épileptique ancien
Les pleurs n’ont pas goût de raisin
Dans le Guézél-Héssâr des rues
Les condamnés à perpétuité vacillent
D’un fumoir à un lit
Nulle conciliation des corps entre Mah-âbâd et Tchâh-bahâr
Il ne reste plus rien à couper dans ce spectacle
Je soupçonne la capitale de répéter sans fin
Le film de la semaine
Je soupçonne les Peykâns blanches, les bruits de pas
Le Carré des Damnés qui célèbre les noces
des jeunes arrivants
Je voudrais fuir mes noces avant l’aube
Aucun lieu pour me cacher.