zone géographique : Europe

  • Via lasciva

    Via lasciva

    Fleurs salées de Bretagne

    Quand la marée montera comme monte la tension ils sauront l’appâter pour la faire pénétrer dans le continent comme dans une gorge assoiffée, un utérus lascif pour l’aspirer ; l’engloutir, la résorber, – et ils ajouteront de la présure – pour la faire gonfler, fermenter, déborder ils réduiront ainsi en meules de petits grains salés cela qui était jusqu’alors un farouche, indomptable infini de promiscuité.

    l’huile du bas-beurre piétinée par les vagues

    les frêles vrilles de lys

    les traces blanchâtres

    les minéraux dissous, la vapeur odorante l’écume fluide, dents de lait, minces galets de savon, larves et planctons…

    Ils n’ont plus besoin que de cela : le surplus distillé, l’extrait cristallisé – ces minuscules pictogrammes lunaires craquants, superstitieux, vains et capricieux venus de nulle part

    passés par la porte la plus étroite – la main de l’homme – comme l’espoir

    le sel sera imprimé dans les gênes

    dans l’accouplement et le sperme

    dans le plasma et les larmes

    dans le rite et la magie pas seulement pour nourrir et conserver mais aussi pour corroder

    n’étant lui-même que du temps incarné absorbant tout ce qui l’effleure, tout ce qui l’aspire peu à peu jusqu’au bout !

    Katika KULAVKOVA

  • Arsenal

    Arsenal

    Le vélodrome

    Le vélodrome survivait aux dimanches. Les spectateurs partis, seules les foules invisibles hantaient les tribunes, s’attardaient, hautaines, avec le vent pour seule plainte. Grosse bête grise endormie dans les broussailles, le vélodrome ne semblait respirer que dans la semaine, une fois rendu à son doux naufrage derrière l’enclos de bois. Au-delà des derniers potagers, le long des jours, il se tenait dans la marge ; le galbe de la piste, tendu sans déborder, soutenait calmement un ciel blanc et lavé par les saisons. Au-dessus, cela donnait simplement la voûte d’un vaste chapiteau prêt à accueillir, exact, le bruissement d’une herbe qui grandit.

    Etait-ce là, le domaine ? Personne n’entrait ni ne sortait, autour de la clôture régnait seul un frileux début de lande, avec ses frissons et ses arbustes détroussés par le vent. Un poste de garde abandonné ? Il n’y avait rien à garder, un coup d’œil jeté de dehors vers la vieille tour branlante eût suffit à le révéler – si cela ne fût pas entendu d’avance d’un bout de paysage à l’autre. Non rien à garder.

    Petr KRAL

  • Amen et autres récits

    Amen et autres récits

    Berceuse à Jojo

    Des vilains Anglais les bombes

    Sur nos têtes en pluie tombent

    Ne crains rien mon p’tit Jojo

    Dans la cave j’t mettrai au chaud

    Do do l’enfant do…

    À deux au chaud à l’abri

    Dans not’ cave blindée jolie

    Nous serons bien protégés

    De ces horribles Anglais

    Do do l’enfant do…

    Notre douce cave bmindée

    Est très sombre et très mouillée

    Mais un’ semaine a passé…

    Maître Helga Bauer scrutait les yeux azurés et bienveillants de Jojo d’où perlaient de grosses larmes qui éclataient sur le plancher en éclaboussant ces souliers rouges vernis. Jojo tremblait de tout son corps sans cesser de sangloter.

    Hubert KLIMKO

  • Figure du souvenir

    Figure du souvenir

    Vestiges d’images

    À leur arrivée, les voisins sonnent, font des signes, chuchotent, quel âge a votre fille, quatre ou cinq ?, me tapent sur l’épaule, la tête, pincent bras et joues : me font cadeau d’un bélier pour mon emménagement, les cornes tournées vers la raie du milieu, le pelage noir et frisé en plastique recouvert de laine ; demandent dans un murmure si, venant du Levant, je reconnais les animaux du Couchant ? Je le jette derrière le bureau, à côté des monceaux de tartines que je n’ai pas voulu manger pendant que Papa charge ces mêmes tartines sur l’assiette et qu’Edith s’étouffe de rire. Toute en longueur, sa silhouette, pas seulement le nez et la bouche ; les cheveux sont frisés au plus près de la tête, les lunettes sont une cage pour de grands yeux, sombres et doux. On dit qu’elle est d’origine juive, fait courir le bruit qu’elle a séjourné dans un camp de concentration et que, depuis, elle craint les grandes pièces et les vastes endroits, d’où le petit appartement pour une personne. Elle parle peu, fait rouler ses yeux jusqu’au bord de ses lunettes, puis les fait repartir, un jeu de ping-pong ; mais le sourire est large lorsqu’il se pose sur moi.

    Anna KIM

  • Sous la tente du grand sacrificateur

    Sous la tente du grand sacrificateur

    Dans l’Anthologie rééditée

    Dans l’Anthologie rééditée sont inclus tous les poètes sauf le Poète qui est tellement plus gtrand qu’eux tous même pris ensemble qu’il ne saurait jamais y entrer. Son nom avec ses myriades de pseudonymes est toujours plus que l’univers dont l’étroitesse d’esprit même finit par s’élargir grâce à lui…

    Ignorant tout

    Ignorant tout je suspends mon souffle lorsque je commence à lire ce qui fut au commencement selon les Saintes Écritures, tandis que le plus lettré des hommes de lettres continue à se demander si le Verbe s’est appris lui-même en autodidacte.

    Nikolai KANTCHEV

  • Le groupe de Barcelone

    Le groupe de Barcelone

    S’éloigner pour mieux voir, comme il fut si justement écrit. Une invitation à Saint-Nazaire de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs, même si je n’ai pu pleinement en profiter, m’a facilité cet éloignement. À cet égard, l’estuaire de la Loire, ce fleuve vertébral de la France, est devenu ma tour de guet, propice à la contemplation de certains aspects de la vie culturelle espagnole qui, à l’image des mouettes survolant le port sous mes yeux, ont survolé mes pensées ces dernières semaines ; suite, plus exactement à la mort de Carlos Barral et de Jaime Gil de Biedma survenues en l’espace de moins d’un mois. Je parle de la nécessité d’écrire un texte, ne seraient-ce que ces quelques lignes, pour décrire un phénomène d’effervescence culturelle qui s’est produit à Barcelone au début des années soixante et qui risquerait, si on ne l’évoquait pas, de rester méconnu jusqu’à ce qu’un beau jour certain hispaniste français, nord-américain décide de se pencher sur la question.

    Luis GOYTISOLO

  • Variations

    Variations

    Le vol blanc

    au-dessus de l’eau

    le mouvement du vol

    de l’aile

    effleurant l’eau

    que cherche le vol

    lorsqu’il vole ?

    que cherche-t-il

    quand il descend ?

    que cherche

    le vol

    quand il monte

    et monte encore ?

    Hugo GOLA

  • Sentiments subversifs

    Sentiments subversifs

    Chaque fois que je reviens ici au dixième étage du Building, la vieille table est coincée entre la colonne et le mur de la terrasse, son plateau replié en deux. Elle porte la saleté du temps, dont je suis maintenant convaincu qu’il correspond à celui de mes absences. Malgré ses dimensions elle est très lourde, ce qui vaut plutôt mieux vu le vent qui souffle par ici, sauf quand vient le moment de la déplacer. Chaque fois que je reviens ici, je prends cette petite table, je l’ouvre, je la nettoie, je la redouvre avec la natte de plage que j’ai trouvée dans le placard de l’entrée, et je transforme l’ensemble en un parfait bureau que j’utilise le plus souvent possible, chaque fois que je reviens ici. Mais la première fois c’était en hiver et cette petite table, je l’ai seulement nettoyée et je ne m’en suis jamais servie. pas sur la terrasse, en tout cas. J’ai toujours voulu avoir une terrasse où écrire et celle-ci, en plein en face de la Loire, en pllein à côté de l’Océan, en plein au-dessus du port de Saint-Nazaire, tellement haute et avec le monde entier autour ressemble exactement à l’idéal de toutes les terrasses.

    Roberto FERRUCCI