zone géographique : Europe

  • Variations

    Variations

    Le vol blanc

    au-dessus de l’eau

    le mouvement du vol

    de l’aile

    effleurant l’eau

    que cherche le vol

    lorsqu’il vole ?

    que cherche-t-il

    quand il descend ?

    que cherche

    le vol

    quand il monte

    et monte encore ?

    Hugo GOLA

  • Sentiments subversifs

    Sentiments subversifs

    Chaque fois que je reviens ici au dixième étage du Building, la vieille table est coincée entre la colonne et le mur de la terrasse, son plateau replié en deux. Elle porte la saleté du temps, dont je suis maintenant convaincu qu’il correspond à celui de mes absences. Malgré ses dimensions elle est très lourde, ce qui vaut plutôt mieux vu le vent qui souffle par ici, sauf quand vient le moment de la déplacer. Chaque fois que je reviens ici, je prends cette petite table, je l’ouvre, je la nettoie, je la redouvre avec la natte de plage que j’ai trouvée dans le placard de l’entrée, et je transforme l’ensemble en un parfait bureau que j’utilise le plus souvent possible, chaque fois que je reviens ici. Mais la première fois c’était en hiver et cette petite table, je l’ai seulement nettoyée et je ne m’en suis jamais servie. pas sur la terrasse, en tout cas. J’ai toujours voulu avoir une terrasse où écrire et celle-ci, en plein en face de la Loire, en pllein à côté de l’Océan, en plein au-dessus du port de Saint-Nazaire, tellement haute et avec le monde entier autour ressemble exactement à l’idéal de toutes les terrasses.

    Roberto FERRUCCI

  • La consultation

    La consultation

    La clé que m’avait remise Olga était la bonne. Tandis que la porte s’ouvrait en grinçant, ma main se posa d’elle-même sur le commutateur. Ma main se souvenait parfaitement. J’étais souvent venu en visite avec la nièce de Hilda, à une époque que rien ne peut plus rappeler. Pas même un nom.

    Et pourtant : bribes de souvenirs, brassages, remous, chemin perdu au milieu des broussailles, au-delà de la barrière de l’oubli, du café et des gâteaux, superpositions multiples, stratifications, café et gâteaux, maté et factura, le café léger et la tarte au sucre, le maté sucré et la pâtisserie fine recouverte de paillettes multicolores, des paillettes de sucre minuscules ; comme si c’était exprès, comme si elle, Hilda obéissait à un instinct d’autodestruction, juste un petit morceau de gâteau rien qu’un, puis un autre, puis un troisième, gourmande comme elle était, comme elle l’avait aussi été enfant, et aujourd’hui, autrefois et maintenant, diabétique et gourmande. Sa mauvaise conscience venait-elle de là ? Parce qu’elle se détruisait elle-même ? Et que ça n’est pas permis non plus, se détruire, s’anéantir. Dios te castigó

    Leopold FEDERMAIR

  • Rives, rivages, la mer

    Rives, rivages, la mer

    À peu près ceci : Une femme se traîne dans un champ de friches durci par le gel, elle tient deux enfants par la main, qu’elle tire derrière elle. De temps à autre, elle s’immobilise. Peut-être tombe-t-elle à genoux pour ouvrir largement les bras et serre les deux enfants contre elle. Elle s’immobilise telle une pietà. Les enfants sont silencieux, dociles, raisonnables, l’un a trois ans, l’autre cinq. La femme se relève, trébuche, se rattrape, la rive n’est pas très loin. Cette rive décrit une large courbe, elle est plate. Ils l’atteignent. Ils s’immobilisent. La femme s’immobilise. Puis une agitation parcourt son corps enveloppé dans un manteau de drap fin, c’est comme une secousse qui envoie sa tête vers le ciel. Elle rassemble ses forces pour mieux tenir les enfants par la main, elle resserre ses doigts sur les leurs et commence à marcher dans l’eau où les deux enfants dociles et muets ne tardent pas à disparaître devant elle, et puis le silence se referme sur le fleuve, peut-être des blocs de glace glissent-ils sur les corps, de sorte que ces derniers ne remontent pas à la surface avant l’estuaire du fleuve, avant la mer, avant la fin.

    Gerd Peter EIGNER

  • Dix-sept diptyques en prose

    Dix-sept diptyques en prose

    À l’heure du déjeuner j’avais vu des peintures d’Henri Rousseau, le douanier comme on l’appelait : il y avait là un tableau représentant un paysan sur le chemin du retour, le long d’un mur, si bien que je me demandai d’où il pouvait venir – je m’étais ensuite, dans la pièce où je me reposais, abandonné au sommeil, ç’avait été un doux abandon, avait été d’une petite pension la chambre onze dont la fenêtre donnait par-dessus les toits vers les maisons à colombage de la ville : le soir, j’allai dans une auberge où l’on me désigna une table à laquelle étaient déjà installés des clients, deux et une à un ange pareille, avec qui je mangeai, qui ensuite m’accompagna, à un concert – c’était la Messe en mi mineur d’Anton Bruckner et malgré le carême on chantait le Gloria, remarqua ma compagne.

    Michael DONHAUSER

  • L’océan autour de Milan

    L’océan autour de Milan

    L’océan là-devant là devant

    comme une idée d’aplomb

    ou une hémoptysie

    dans le plus court intervalle entre les tempes.

    Le gris souffre. Le gris n’est pas une couleur

    mais un retournement, c’est scruter par terre

    l’absolue moitié de toute chose, plier en quatre

    les planètes de la fortune

    qui nous donnent une limite au fond de la poche,

    de même qu’en hiver cette rangée de maisons

    signifie marcher côte à côte, être en hiver.

    Milo DE ANGELIS

  • Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Pourquoi une odyssée ?

    La première impression de Saint-Nazaire, liée au bonheur d’être dans un port de mer, a été celle d’une Odyssée contemporaine. Il y avait là des éléments maritimes et légendaires, l’aventure de la « petite Californie » et sa destruction, la renaissance ex novo , et la présence, sur le port, de cyclopes de fer et de ciment à demi aveugles, semblables à Polyphène aux nombreuses paroles indéchiffrables. Il y avait les traces du voyage qui remplaçaient celles d’une histoire à demi détruite, occultée, invisible : le voyage et sa fluidité, le départ pour la mer, l’étendue de la soif océanique, la nécessité de la métamorphose, les souvenirs et le mélange des vies, les angoisses et les nostalgies des lieux, l’expérience du mouvement et le besoin de terre ferme, le pays des Lestrygons et les Sirènes, et Circé, et lîle des Phéaciens, une Trois détruite, une Ithaque à reconquérir.

    Rosita COPIOLI

  • Inoubliables soirées

    Inoubliables soirées

    Une fois par mois le fils de la chanteuse de tangos allait écouter sa mère dans un vieux théâtre de l’avenue Marailas.

    La chanteuse de tangos se produisait dans une tenue sobre et insolente, traversait la scène en diagonale jusqu’au point doré où les effets d’acoustique neutralisaient ses graillements furtifs. Elle commençait souventle récital avec Quizá porque me miras.

    Le fils de la chanteuse de tangos était surpris lorsque au milieu du morceau habituel, sa mère débutait par Alborada. Cependant, un soupçon d’angoisse venait troubler la joie liée à son étonnement. Craignant que ce changement ne fût le fruit d’une désorientation, il redoutait qu’à compter de cet instant, la chanteuse ne confondît les paroles des différents morceaux.

    Marcelo COHEN

  • La mise en corps

    La mise en corps

    La personne

    Si je regarde dans le miroir et que je remue la main droite, par exemple si j’écris, je vois dans ce miroir un homme qui remue la main gauche et exécute avec elle des mouvements semblables aux miens. Il exécute des mouvements, et ma réflexion seule en découvre le sens. Je suis devenu qui je suis par mimétisme, parce que je pastiche l’homme du miroir tout en réfléchissant aux choses qu’il me fait accroire. Je est (d’où viens-je ? au moins autant du miroir que de tout ce qu’il réfléchit et qui se réfléchit en lui) entré dans ce corps par le truchement du miroir. Et depuis, je peux (peut) me (se) nommer je – chacun d’entre nous, hormis certains cas tragiques, peut se nommer je, avec les conséquences toujours plus fatales que cela suppose.

    Buster C. DANIELS

  • Chacun s’affole à sa manière

    Chacun s’affole à sa manière

    Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.

    Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.

    Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…

    Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.

    Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.