1.
Nous sommes dans le hall d’un vieil hôtel particulier bourgeaois d’avant guerre. Les portes-fenêtres donnant sur la terrasse sont toutes fermées et les volets clos. On ne voit donc pas s’il fait jour ou nuit. L’ingénieur est en trainde lire près d’une lampe allumée. La sonnette retentit. L’ingénieur ne bouge pas. Une nouvelle sonnerie. L’ingénieur écoute avec étonnement. Finalement, il se décide, pose ses lunettes et se lève. En route vers la porte, il entend le troisième coup de sonnette. Il n’y comprend rien.
L’ingénieur : Que se passe-t-il ?
2.
Près de la porte. L’action peut se dérouler également en dehors de la scène. Prudemment, l’ingénieur entrouvre la porte. Derrière se tient une jeune femme séduisante. Elle sourit de façon très avenante. L’ingénieur la regarde avec méfiance.
Catherine : Bonjour, Monsieur
L’ingénieur : Bonjour, Mademoiselle.
Un moment de silence. Tous les deux s’examinent
Vous désirez ?
Catherine : Je voudrais vous parler.
L’ingénieur : Il est arrivé quelque chose ?
Catherine : Non, rien.
L’ingénieur : Alors, pourquoi voulez-vous me parler ?
Catherine : Pas ici.
zone géographique : Europe
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Le mensonge
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Building le Bunker
Building
Par une fenêtre ouverte sur le port :
houle de cornemuses et de tambours
comme bruit de cailloux dans une main d’enfant.
Écluse
La rock-musette de la révolution
gronde dans le parc. Les lampions
de l’anarchie sont allumés.
Un tableau d’apparences
et de disparitions s’agite
sur les eaux du lac.
aujourd’hui, le port respire le même calme
qu’une photographie de noirs
peinant dans les docks du passé,
silencieux comme l’herbe dans le vent…
Qu’allons-nous construire maintenant ?
Un pont plus grand encore
allant même jusqu’à Portmouth ?
Qui a besoin de transatlantiques
battant pavillon panaméen et finissant
leurs jours en croisière de luxe
entre Oslo et Kingston ?
À une distance sûre du feu
les chauve souris rapiècent
leur dessin indépendamment du temps
le rêve est ainsi : une danse luisante dans l’obscurité.
Les mains et les pieds alourdis
des pontons dans la chaleur.
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Via lasciva
Fleurs salées de Bretagne
Quand la marée montera comme monte la tension ils sauront l’appâter pour la faire pénétrer dans le continent comme dans une gorge assoiffée, un utérus lascif pour l’aspirer ; l’engloutir, la résorber, – et ils ajouteront de la présure – pour la faire gonfler, fermenter, déborder ils réduiront ainsi en meules de petits grains salés cela qui était jusqu’alors un farouche, indomptable infini de promiscuité.
l’huile du bas-beurre piétinée par les vagues
les frêles vrilles de lys
les traces blanchâtres
les minéraux dissous, la vapeur odorante l’écume fluide, dents de lait, minces galets de savon, larves et planctons…
Ils n’ont plus besoin que de cela : le surplus distillé, l’extrait cristallisé – ces minuscules pictogrammes lunaires craquants, superstitieux, vains et capricieux venus de nulle part
passés par la porte la plus étroite – la main de l’homme – comme l’espoir
le sel sera imprimé dans les gênes
dans l’accouplement et le sperme
dans le plasma et les larmes
dans le rite et la magie pas seulement pour nourrir et conserver mais aussi pour corroder
n’étant lui-même que du temps incarné absorbant tout ce qui l’effleure, tout ce qui l’aspire peu à peu jusqu’au bout !
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Arsenal
Le vélodrome
Le vélodrome survivait aux dimanches. Les spectateurs partis, seules les foules invisibles hantaient les tribunes, s’attardaient, hautaines, avec le vent pour seule plainte. Grosse bête grise endormie dans les broussailles, le vélodrome ne semblait respirer que dans la semaine, une fois rendu à son doux naufrage derrière l’enclos de bois. Au-delà des derniers potagers, le long des jours, il se tenait dans la marge ; le galbe de la piste, tendu sans déborder, soutenait calmement un ciel blanc et lavé par les saisons. Au-dessus, cela donnait simplement la voûte d’un vaste chapiteau prêt à accueillir, exact, le bruissement d’une herbe qui grandit.
Etait-ce là, le domaine ? Personne n’entrait ni ne sortait, autour de la clôture régnait seul un frileux début de lande, avec ses frissons et ses arbustes détroussés par le vent. Un poste de garde abandonné ? Il n’y avait rien à garder, un coup d’œil jeté de dehors vers la vieille tour branlante eût suffit à le révéler – si cela ne fût pas entendu d’avance d’un bout de paysage à l’autre. Non rien à garder.
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Amen et autres récits
Berceuse à Jojo
Des vilains Anglais les bombes
Sur nos têtes en pluie tombent
Ne crains rien mon p’tit Jojo
Dans la cave j’t mettrai au chaud
Do do l’enfant do…
À deux au chaud à l’abri
Dans not’ cave blindée jolie
Nous serons bien protégés
De ces horribles Anglais
Do do l’enfant do…
Notre douce cave bmindée
Est très sombre et très mouillée
Mais un’ semaine a passé…
Maître Helga Bauer scrutait les yeux azurés et bienveillants de Jojo d’où perlaient de grosses larmes qui éclataient sur le plancher en éclaboussant ces souliers rouges vernis. Jojo tremblait de tout son corps sans cesser de sangloter.
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Figure du souvenir
Vestiges d’images
À leur arrivée, les voisins sonnent, font des signes, chuchotent, quel âge a votre fille, quatre ou cinq ?, me tapent sur l’épaule, la tête, pincent bras et joues : me font cadeau d’un bélier pour mon emménagement, les cornes tournées vers la raie du milieu, le pelage noir et frisé en plastique recouvert de laine ; demandent dans un murmure si, venant du Levant, je reconnais les animaux du Couchant ? Je le jette derrière le bureau, à côté des monceaux de tartines que je n’ai pas voulu manger pendant que Papa charge ces mêmes tartines sur l’assiette et qu’Edith s’étouffe de rire. Toute en longueur, sa silhouette, pas seulement le nez et la bouche ; les cheveux sont frisés au plus près de la tête, les lunettes sont une cage pour de grands yeux, sombres et doux. On dit qu’elle est d’origine juive, fait courir le bruit qu’elle a séjourné dans un camp de concentration et que, depuis, elle craint les grandes pièces et les vastes endroits, d’où le petit appartement pour une personne. Elle parle peu, fait rouler ses yeux jusqu’au bord de ses lunettes, puis les fait repartir, un jeu de ping-pong ; mais le sourire est large lorsqu’il se pose sur moi.
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Sous la tente du grand sacrificateur
Dans l’Anthologie rééditée
Dans l’Anthologie rééditée sont inclus tous les poètes sauf le Poète qui est tellement plus gtrand qu’eux tous m^me pris ensemble qu’il ne saurait jamais y entrer. Son nom avec ses myriades de pseudonymes est toujours plus que l’univers dont l’étroitesse d’esprit même finit par s’élargir grâce à lui…
Ignorant tout
Ignorant tout je suspends mon souffle lorsque je commence à lire ce qui fut au commencement selon les Saintes Écritures, tandis que le plus lettré des hommes de lettres continue à se demander si le Verbe s’est appris lui-même en autodidacte.
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Le groupe de Barcelone
S’éloigner pour mieux voir, comme il fut si justement écrit. Une invitation à Saint-Nazaire de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs, même si je n’ai pu pleinement en profiter, m’a facilité cet éloignement. À cet égard, l’estuaire de la Loire, ce fleuve vertébral de la France, est devenu ma tour de guet, propice à la contemplation de certains aspects de la vie culturelle espagnole qui, à l’image des mouettes survolant le port sous mes yeux, ont survolé mes pensées ces dernières semaines ; suite, plus exactement à la mort de Carlos Barral et de Jaime Gil de Biedma survenues en l’espace de moins d’un mois. Je parle de la nécessité d’écrire un texte, ne seraient-ce que ces quelques lignes, pour décrire un phénomène d’effervescence culturelle qui s’est produit à Barcelone au début des années soixante et qui risquerait, si on ne l’évoquait pas, de rester méconnu jusqu’à ce qu’un beau jour certain hispaniste français, nord-américain décide de se pencher sur la question.