zone géographique : Italie

  • Algues noires

    Algues noires

    Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.

    Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.

    Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.

    Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.

    Alberto NESSI

  • Le calabrais qui émigra à Macondo

    Le calabrais qui émigra à Macondo

    La Havane, 1981. Deux écrivains se rencontrent dans un parc de la capitale cubaine. Le premier a un teint mat typiquement latin, les sourcils en broussailles et une paire de moustaches fournies sur un visage arrondi qui lui confèrent une vague ressemblance avec son interlocuteur qui est simplement plus jeune et un tout petit peu plus maigre. Il porte une chemise bleue sur des jeans de la même couleur, sa poche laisse pointer un stylo et ses cheveux montrent les signes d’une calvitie précoce. Il vient de publier un roman inspiré d’ « crime d’honneur » qui a pour protagoniste Cayetano Gentile, jeune fils d’immigrés du sud de l’Italie et son ami d’adolescence du temps où il vivait avec sa famille à Sucre, en Colombie. Il s’intitule Chronique d’une mort annoncée et l’auteur ne sait pas encore qu’on se souviendra de l’incipit comme l’un des plus fulgurants de l’histoire de la littérature.

    « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »

    Angelo MASTRANDREA

  • Sentiments subversifs

    Sentiments subversifs

    Chaque fois que je reviens ici au dixième étage du Building, la vieille table est coincée entre la colonne et le mur de la terrasse, son plateau replié en deux. Elle porte la saleté du temps, dont je suis maintenant convaincu qu’il correspond à celui de mes absences. Malgré ses dimensions elle est très lourde, ce qui vaut plutôt mieux vu le vent qui souffle par ici, sauf quand vient le moment de la déplacer. Chaque fois que je reviens ici, je prends cette petite table, je l’ouvre, je la nettoie, je la redouvre avec la natte de plage que j’ai trouvée dans le placard de l’entrée, et je transforme l’ensemble en un parfait bureau que j’utilise le plus souvent possible, chaque fois que je reviens ici. Mais la première fois c’était en hiver et cette petite table, je l’ai seulement nettoyée et je ne m’en suis jamais servie. pas sur la terrasse, en tout cas. J’ai toujours voulu avoir une terrasse où écrire et celle-ci, en plein en face de la Loire, en pllein à côté de l’Océan, en plein au-dessus du port de Saint-Nazaire, tellement haute et avec le monde entier autour ressemble exactement à l’idéal de toutes les terrasses.

    Roberto FERRUCCI