« Votre ville a du souffle ». Elle s’est levée comme dans une intense inspiration à pleins poumons.
Mais a-t-elle ensuite essayé de retenir son souffle ? A-t-elle essayé de faire entrer de plus en plus d’air, au risque d’éclater – devenant de plus en plus bleue. À présent au bord de l’évanouissement ?
Ou bien, obéissant à la logique de cette image, s’est-elle vue contrainte d’expirer et s’est-elle même permis de le faire ? Bien sûr pour faire de la place à une nouvelle inspiration plus vivifiante – plus calme peut-être, mais néanmoins plus sereine, aux poumons fortement développés par ce premier essai d’énergie.
Acceptez-vous la logique de cette image ? Cette logique même tourmentée ?
Les images et leur logique (tourmentée) sont mes instruments propres. Comme le couteau et la viande sont ceux du boucher.
année de publication : Années 1990
-

Lettre d’un corps étranger
-

L’obsession des chaussures
Ton père est allé chez le coiffeur, dit maman. Elle a prononcé ces paroles il y a plus de vingt ans.
Une journée du début de l’automne. Il fait chaud, l’été lézarde à la fenêtre étincelante. Ce jour-là, j’imagine, mon père arrange très logiquement comme toujours le col de son habit, il échange quelques mots avec le gardien au sujet de la réparation de la canalisation d’eau, puis, marchant sur des pétales blancs tombés d’un vieux sophora, il débouche tranquillement en plein soleil.
Le commissariat de police a reçu un mandat de recherche, mais au bout de plusieurs jours il n’a toujours pas donné de nouvelles. Alors, maman entreprend ses propres recherches, elle fouille dans tous les endroits suspects, ligne de chemin de fer ou puits. Elle a découvert, j’imagine, un certain nombre de visages inconnus ; les uns ont de jolies boucles d’oreilles, d’autres ont une bouche incrustée de dents dorées, sur d’autres un air de sempiternelle colère envers les voisins est figé ; mais tous lui sont inconnus. C’est une saison où subitement la population diminue, non à cause d’une guerre, ni du fait de la peste, mais par suite du déferlement d’une tempête politique – tempête qui finira par être oubliée, ou dont le souvenir se déformera.
-

Livre pour mon frère
Va
Pile et essuie la lumière pure.
Entre dans la lumière pure.
Elle est là et claque comme un pavois.
Agenouille-toi.
Nulle refonte n’est nécessaire.
Elle est partout, dans l’humide.
Dans la blanche branchie du fil argenté.
Il existe un dicton : il te berce.
Tu peux te faire un petit nez de lumière.
Qui respirera les bateaux, les tombes et l’air,
la paroi d’un nous blanc.
-

Le désâmement
Tout débuta lorsque les autorités expliquèrent lors d’une émission du service Télévisuel Plurisensoriel que le premier juillet entrerait en vigueur le nouveau système comportementaliste HB3 – HB3 behavorial system. Ce procédé complexe ou système multisensoriel avait eu un énorme succès dans les pays développés dès la fin de la dernière guerre civilisatrice – la guerre K2351 – et plus tard en Naponie grâce à le version adaptée plus précisément, copiée par la Osaki Tsuburu Mitsukoko. Débuta n’est pas vraiment le verbe exact, en effet, dans les pays civilisateurs, des millions de porteurs d’âmes possédaient déjà cet équipement multisensoriel alors que dans les pays en développement les éléments féminins subissaient en bonne et due forme une clitosectomie.
Dans l’Atlantide tiersmondiste, Monsieur Feliciano Burkenheimer – de souche allemande mais élevé dans le tiersmonde – faisait figure de pionnier. Cela faisait des mois que, deux ou trois fois par semaine, pour aller acheter son poisson frit il essayait de laisser son instrument dans un coffre.
-

Chronique sur fond d’estuaire
Le Building a quelque chose d’un gigantesque navire ici amarré, que le pont levant n’a pas laissé passer, que le canal n’a pas pu contenir, et qui s’est échoué. Le Building est l’endroit où j’habite et habiterai pendant plus d’un mois ; de grandes et larges fenêtres tiennent lieu de vigies et le sol est stable, mais il garde quelque chose d’un navire éternellement échoué et de son bastingage, l’appui des fenêtres, je ne vois que l’eau, les bouées, les phares, les ponts et une rive lointaine ourlée de lumières quand il fait nuit. Le Building, ici, on l’appelle « Bilding ». C’est au Building que tout commence et – qui peut le dire, du moins pour l’instant ? – que tout doit s’achever ?
Je n’y avais encore jamais pensé mais, au bout du compte, voyages transatlantiques, paquebots, ports et quais ont fait partie de l’horizon de Muriel quasiment depuis sa naissance.