année de publication : Années 1990

  • Nostalgie de l’enfer

    Nostalgie de l’enfer

    Docteur Gachet

    Des yeux limpides se plissent sous les cendres

    d’un banal mercredi, l’habit de sourcils

    à l’ombre de la casquette et l’haleine chargée

    sans éviter une lampée de temps résignée

    sans l’espoir de replanter

    de ses mains un arbre de Noël

    sans besoin d’étreindre un miroir

    afin de pressentir le portrait

    du tourbillon sur les épaules

    du poing où sommeille la bouche

    ou le sourire qui a mordu l’oreille de Vincent.

    Alfredo Nicolás PELÁEZ

  • Wasabi

    Wasabi

    D’après la doctoresse, l’homéopathie n’a rien à proposer pour effacer le kyste : tout au plus une pommade pour enrayer sa progression. De toute façon, dit-elle, il n’y a pas de souci à se faire : ceci n’est qu’une accumulation insignifiante de graisse, sans racine. Je l’interroge sur mes yeux. Rien d’anormal répond-elle : je vous prescris la pommade ? . Je garde encore au menton cette impression de froid que m’a laissé le support noir sur lequel reposait ma tête pendant qu’elle examinait l’iris de mes yeux. Le droit d’abord, puis le gauche. Après une courte pause intermédiaire. Vous croyez que c’est nécessaire ? , demandé-je. (Le kyste n’avait pas enflé : sa texture par contre, avait commencé à subir des altérations. Auparavant, il était doux, un simple monticule à la base de la nuque ; maintenant, depuis quelques jours, il était devenu un peu rêche : la peau semblait avoir pris la rugosité de l’écaille). Comme vous voudrez, dit la doctoresse. Nous gardons un moment le silence, comme si nous ne savions ni l’un ni l’autre lequel devait prendre la parole. Je veux qu’il disparaisse, insisté-je. Alors, il vous faudra passer par la chirurgie, dit-elle en retournant son ordonnancier. Une opération ? Ici, à Saint-Nazaire ? Je ne suis pas venu pour ça.

    Alan PAULS

  • Big business

    Big business

    … Lorsque le millionnaire Koleff téléphona, j’étais en pleine dépression. Le roman sur l’Allemagne se traînait comme un vers. Ça ne marchait pas et basta. Ce n’est pas que cela puisse me troubler : le problème de l’immortalité ne me tourmente pas particulièrement, mais tout de même…

    Marie, enceinte jusqu’aux oreilles, me regardait d’un air compréhensif et déposait chaque matin une bouteille de bière sur mon bureau. Rien n’y faisait. Je m’arrachais les cheveux, froissais des feuilles, distillais une atmosphère de génie : rien ne peut tromper Marie. Elle sait à quoi s’en tenir avec mon âme mystique de slave. Elle est docteur en études slaves. Elle a lu Dostoïevsky, le diable l’emporte.

    En réponse, Marie s’asseyait devant son ordinateur et, un instant plus tard, de son coin parvenait « tac-tac-tac-tac… tac-tac-tac-tac… » six heures, sept heures durant ! C’est alors que tout à coup, Koleff téléphone.

    Victor PASKOV

  • Le centre de carène

    Le centre de carène

    À mon grand-père Nazario Mondragón qui me racontait des histoires comme celles-ci.

    …et une sorte de mer sortait par le regard par la bouche par les poignets par la nuque de Lautréamont. Juan Gelman

    Il arriva en chemin de fer un dimanche de novembre de l’année dernière, par le train de 23H47 en provenance de Paris. Personne ne l’attendait ni sur le quai, ni dans le hall, ni dans la ville où il était enfin. Il fut parmi les derniers à descendre du wagon et à rejoindre le hall par un escalier mécanique lent et jaune. À cette heure-ci, les baisers de bienvenue sont à peine émus, et porter les bagages des nouveaux arrivants n’est que le réflexe de mains en attente : du fond de son silence, l’homme observa la hâte des autres pour retrouver leurs voitures stationnées alentour, la précipitation d’une femme pour obtenir un numéro dans une des cabines téléphoniques de la salle d’attente afin de prévenir d’une arrivée sans encombre.

    Comme pour neutraliser l’éloignement progressif des inconnus qui lui avaient tenu compagnie pendant les deux heures et demie du voyage, il s’imagina à un moment important de sa vie et s’en laissa convaincre par la subtile magie lovée dans toute ville où l’on arrive pour la première fois mais ces convictions ne reposant jamais sur d’évidentes raisons d’appréhension immédiate, il évita de trop savourer l’idée de prodiges faciles et choisit le refuge d’une prudence plus appropriée à sa condition d’étranger, se soumettant de bon gré au privilège d’arriver dans un lieu alors que la nuit prodigue à l’idée de destin une texture différente et permet d’imaginer l’imprévu pouvant surgir le lendemain : expectatives aussi simples qu’une saveur inconnue, une musique inattendue, un parfum de femme retrouvé, qui peuvent rendre inoubliable une ville entre’ aperçue et ancrer dans la mémoire le nom d’une rue portant un paysage anodin aux limites de la perception parfaite.

    Juan Carlos MONDRAGÓN

  • Rétrécissements

    Rétrécissements

    Herbe vieillie

    On ne saurait se retourner

    ailleurs qu’en bordure de champ

    envahie par dépit pour l’hiver, pour le saindoux

    d’un moisi rance, fendu à force de plis

    Comme ça également on peut entretenir le soleil

    au nom de ce qui déborde

    et de ce qui s’évanouit

    Déportation

    Le petit lapin ne fuit guère

    le petit lapin danse simplement

    Son souffle je le devine

    à peine

    comme un craquement de brin

    comme des gestes anonymes

    dans l’obscurité d’une geôle

    Eva RUDYŠAROVÁ-MIŠIKOVÁ

  • Le tunnel vertical

    Le tunnel vertical

    Antécédents

    Bonifacio Almeyda se présentait au club à la tombée du jour et buvait une ou deux grappas, debout au comptoir ; posé, taciturne et légèrement de biais, comme pour rester ouvert à l’entourage malgré son isolement, il parlait à peine et passait inaperçu au milieu des clients qui hurlaient sans arrêt autour des jeux de cartes et des terrains de boules. À vrai dire, dès qu’il sortait, une demi-heure plus tard, trois quarts d’heure tout au plus, on avait bien du mal à conserver de lui un souvenir précis, sans doute en raison du fait qu’il se distinguait peu des personnes vieillissantes que l’on croisait dans ce quartier de gens modestes et d’ouvriers. Je savais qu’il s’appelait Bonifacio Almeyda, non pas qu’il me l’eût dit, car il n’ouvrait la bouche qu’en arrivant et partant afin de lancer un « salut » neutre et générique, mais pour l’avoir appris par le gérant du bar qui savait également que l’homme venait du nord, qu’il logeait seul dans une pension non loin du club et qu’il avait travaillé pour le ministère des Travaux publics.

    Juan Carlos LEGIDO

  • Le mensonge

    Le mensonge

    1.

    Nous sommes dans le hall d’un vieil hôtel particulier bourgeaois d’avant guerre. Les portes-fenêtres donnant sur la terrasse sont toutes fermées et les volets clos. On ne voit donc pas s’il fait jour ou nuit. L’ingénieur est en trainde lire près d’une lampe allumée. La sonnette retentit. L’ingénieur ne bouge pas. Une nouvelle sonnerie. L’ingénieur écoute avec étonnement. Finalement, il se décide, pose ses lunettes et se lève. En route vers la porte, il entend le troisième coup de sonnette. Il n’y comprend rien.

    L’ingénieur : Que se passe-t-il ?

    2.

    Près de la porte. L’action peut se dérouler également en dehors de la scène. Prudemment, l’ingénieur entrouvre la porte. Derrière se tient une jeune femme séduisante. Elle sourit de façon très avenante. L’ingénieur la regarde avec méfiance.

    Catherine : Bonjour, Monsieur

    L’ingénieur : Bonjour, Mademoiselle.

    Un moment de silence. Tous les deux s’examinent

    Vous désirez ?

    Catherine : Je voudrais vous parler.

    L’ingénieur : Il est arrivé quelque chose ?

    Catherine : Non, rien.

    L’ingénieur : Alors, pourquoi voulez-vous me parler ?

    Catherine : Pas ici.

    Michal LAZNOVSKY

  • Building le Bunker

    Building le Bunker

    Building

    Par une fenêtre ouverte sur le port :

    houle de cornemuses et de tambours

    comme bruit de cailloux dans une main d’enfant.

    Écluse

    La rock-musette de la révolution

    gronde dans le parc. Les lampions

    de l’anarchie sont allumés.

    Un tableau d’apparences

    et de disparitions s’agite

    sur les eaux du lac.

    aujourd’hui, le port respire le même calme

    qu’une photographie de noirs

    peinant dans les docks du passé,

    silencieux comme l’herbe dans le vent…

    Qu’allons-nous construire maintenant ?

    Un pont plus grand encore

    allant même jusqu’à Portmouth ?

    Qui a besoin de transatlantiques

    battant pavillon panaméen et finissant

    leurs jours en croisière de luxe

    entre Oslo et Kingston ?

    À une distance sûre du feu

    les chauve souris rapiècent

    leur dessin indépendamment du temps

    le rêve est ainsi : une danse luisante dans l’obscurité.

    Les mains et les pieds alourdis

    des pontons dans la chaleur.

    Peter LAUGESEN

  • Via lasciva

    Via lasciva

    Fleurs salées de Bretagne

    Quand la marée montera comme monte la tension ils sauront l’appâter pour la faire pénétrer dans le continent comme dans une gorge assoiffée, un utérus lascif pour l’aspirer ; l’engloutir, la résorber, – et ils ajouteront de la présure – pour la faire gonfler, fermenter, déborder ils réduiront ainsi en meules de petits grains salés cela qui était jusqu’alors un farouche, indomptable infini de promiscuité.

    l’huile du bas-beurre piétinée par les vagues

    les frêles vrilles de lys

    les traces blanchâtres

    les minéraux dissous, la vapeur odorante l’écume fluide, dents de lait, minces galets de savon, larves et planctons…

    Ils n’ont plus besoin que de cela : le surplus distillé, l’extrait cristallisé – ces minuscules pictogrammes lunaires craquants, superstitieux, vains et capricieux venus de nulle part

    passés par la porte la plus étroite – la main de l’homme – comme l’espoir

    le sel sera imprimé dans les gênes

    dans l’accouplement et le sperme

    dans le plasma et les larmes

    dans le rite et la magie pas seulement pour nourrir et conserver mais aussi pour corroder

    n’étant lui-même que du temps incarné absorbant tout ce qui l’effleure, tout ce qui l’aspire peu à peu jusqu’au bout !

    Katika KULAVKOVA

  • Arsenal

    Arsenal

    Le vélodrome

    Le vélodrome survivait aux dimanches. Les spectateurs partis, seules les foules invisibles hantaient les tribunes, s’attardaient, hautaines, avec le vent pour seule plainte. Grosse bête grise endormie dans les broussailles, le vélodrome ne semblait respirer que dans la semaine, une fois rendu à son doux naufrage derrière l’enclos de bois. Au-delà des derniers potagers, le long des jours, il se tenait dans la marge ; le galbe de la piste, tendu sans déborder, soutenait calmement un ciel blanc et lavé par les saisons. Au-dessus, cela donnait simplement la voûte d’un vaste chapiteau prêt à accueillir, exact, le bruissement d’une herbe qui grandit.

    Etait-ce là, le domaine ? Personne n’entrait ni ne sortait, autour de la clôture régnait seul un frileux début de lande, avec ses frissons et ses arbustes détroussés par le vent. Un poste de garde abandonné ? Il n’y avait rien à garder, un coup d’œil jeté de dehors vers la vieille tour branlante eût suffit à le révéler – si cela ne fût pas entendu d’avance d’un bout de paysage à l’autre. Non rien à garder.

    Petr KRAL