année de publication : Années 2000

  • Chronique d’un malheur annoncé

    Chronique d’un malheur annoncé

    Au terme d’une longue attente, l’année 1980 fut pour tout le peuple soviétique une source de fierté. La toute-puissante URSS tendait les bras aux sportifs du monde entier. Au plus fort de la guerre froide, le pays des Soviets accueillait les jeux Olympiques.

    L’âme frémissante, les hommes du pays suivaient les préparatifs de cette grande fête du sport. Discussions, pronostics, supputations et paris allaient bon train, quels que fussent la discipline, l’équipe ou le champion.

    Les femmes du pays n’étaient pas moins excitées : à l’approche des Olympiades, boutiques et magasins se trouvaient bien mieux achalandés. On vit apparaître sur les étals des produits et marchandises tout à fait introuvables jusque-là.

    Shaïn SINARIA

  • La découverte de l’œil

    La découverte de l’œil

    Une pomme

    Ses pépins pareils à deux oreilles

    avec l’ouïe ronde, grandie sous la peau verte

    qui écoutent la pluie et le vent

    et le temps.

    Qu’y aurait-il dans l’esprit de la pomme ?

    Elle nous regarde, peut-être avec humilité,

    elle nous pense, peut-être,

    avec un grand orgueil.

    Fleur de sureau

    En parlant toujours de choses fondamentales,

    assourdi par le vacarme des essences,

    j’allais oublier justement la fleur de sureau

    qui m’envoie par la fenêtre ouverte,

    généreuse, son humble parfum.

    Et pourtant, c’est sur elle que je compte.

    Quand ces pâles écritures deviendront

    illisibles sur leur pierre,

    quelque laborieux paléographe à venir,

    pourra les lire sans peine, seulement en respirant.

    Il les datera sans peine, guidé par leur parfum.

    Ion POP

  • Une rencontre à Saint-Nazaire

    Une rencontre à Saint-Nazaire

    Je suis revenu à Saint-Nazaire pour retrouver Stephen Stevensen. Peut-être ne devrais-je pas écrire « Je suis revenu », ni « J’ai décidé de revenir ». Peut-être devrais-je écrire que lui a décidé de mon retour à Saint-Nazaire pour que je puisse le rencontrer. Ou ne pas le rencontrer ? (Lui, c’est Stephen Stevensen.)

    « Je suis petit-fils et arrière-petit-fils de marins », me dit-il un jour. « Seul mon père a refusé la mer, et c’est bien pour cela qu’il a vécu toute sa vie avec la même femme, et mourut misérablement dans un hospice à Dublin ». (Le père de Stevensen avait rejeté l’idée d’entrer dans la marine britannique, brisant ainsi une très ancienne tradition familiale, pour se consacrer au commerce des peaux. Sa mère était d’origine polonaise. Une femme sarcastique et élégante, qui passait ses étés à Malaga… ou au British Museum.)

    Jamais je n’ai connu un homme qui parlait comme Stephen Stevensen. Toutes les langues étaient sa langue maternelle. Je pense parfois que c’est ce qui m’a poussé à croire à l’histoire qu’il m’a racontée et à venir ici, à Saint-Nazaire.

    Ricardo PIGLIA

  • Algues noires

    Algues noires

    Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.

    Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.

    Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.

    Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.

    Alberto NESSI

  • La fleur de Coleridge

    La fleur de Coleridge

    je ne suis pas arrivée

    dans la ville des amants

    dans la ville où je suis

    on plante des pieux dans le œur

    de la nuit

    un masque tombe

    puis un autre

    un instant l’échec

    devient

    incandescent

    (un reflet dans ce qui n’existe pas)

    dans le corps de cette ville

    passe le monde

    et tout désir

    de voyager

    tout désir d’oublier

    le désir de voyager

    Maria NEGRONI