année de publication : Années 2000

  • Je t’interpelle dans la nuit

    Je t’interpelle dans la nuit

    Je suis là, dans la nuit, dans ma propre nuit où je suis entrée comme on entre dans une tente… Ici, c’est une chambre couleur ambre éclairée par la lumière crue d’une ampoule, entièrement recouverte de papiers. Le papier, le mot, la lettre, le signe, l’icône, le symbole… Sans souvenirs, sans être humain. Plutôt que d’éclairer, la lumière, couleur or, semble encadrer l’obscurité, appeler les ombres pour les entasser dans des coins déserts. Sept tasses refroidies encerclent mon silence et des cendriers débordants. Je me sens comme les vestiges d’une époque révolue depuis longtemps, entourée de papiers qui s’élèvent de tous bords. Ceci est un sentiment amer, aussi dense que la mare de café et lorsque je l’éclaire par la lumière des mots, il appelle une ombre plus grande encore que lui-même : ma solitude …

    Asli ERDOGAN

  • Rives, rivages, la mer

    Rives, rivages, la mer

    À peu près ceci : Une femme se traîne dans un champ de friches durci par le gel, elle tient deux enfants par la main, qu’elle tire derrière elle. De temps à autre, elle s’immobilise. Peut-être tombe-t-elle à genoux pour ouvrir largement les bras et serre les deux enfants contre elle. Elle s’immobilise telle une pietà. Les enfants sont silencieux, dociles, raisonnables, l’un a trois ans, l’autre cinq. La femme se relève, trébuche, se rattrape, la rive n’est pas très loin. Cette rive décrit une large courbe, elle est plate. Ils l’atteignent. Ils s’immobilisent. La femme s’immobilise. Puis une agitation parcourt son corps enveloppé dans un manteau de drap fin, c’est comme une secousse qui envoie sa tête vers le ciel. Elle rassemble ses forces pour mieux tenir les enfants par la main, elle resserre ses doigts sur les leurs et commence à marcher dans l’eau où les deux enfants dociles et muets ne tardent pas à disparaître devant elle, et puis le silence se referme sur le fleuve, peut-être des blocs de glace glissent-ils sur les corps, de sorte que ces derniers ne remontent pas à la surface avant l’estuaire du fleuve, avant la mer, avant la fin.

    Gerd Peter EIGNER

  • Jours de Faulkner

    Jours de Faulkner

    L’irritation s’insinuait comme un léger mal de tête, sans que le mouvement monotone des hélices, qui laissaient à l’arrière des moteurs une tache grisâtre, ronde et uniforme, n’en fût vraiment la cause. Ce n’était pourtant pas une musique agréable à ses oreilles, au contraire : le bruit entretenait en lui le malaise qui, pour une raison quelconque, rendait plus aiguê la sensation d’un subtil décalage dans les phrases échangées à la hâte avec l’hôtesse de l’air, à qui il renvoyait de temps à autre un solitaire thank you.

    Par la fenêtre, on pouvait voir au-dehors un morceau trouble, imprécis, presque tout noir, de paysage ; comme une toile de fond, dont l’aile et sa paires d’hélices auraient été le centre. Vous ne voulez pas vous reposer. Non, vraiment, non. Il remercia pour la deuxième fois l’hôtesse de l’air qui lui proposait de l’accompagner jusqu’à la cabine de repos des passagers. Comme elle avançait d’un pas très léger, discret, il remarqua la broche dorée sur le chapeau bleu triangulaire, où brillait, au milieu de deux ailes stylisées, le symbole de la compagnie.

    Antônio DUTRA

  • Poèmes de Saint-Nazaire

    Poèmes de Saint-Nazaire

    chaque fumée bleue accédant au code dans le maïs

    préserve chaque arbre surgi dans l’explosion

    chaque rizière à caractère régional au sein de la langue

    préserve le bruit du coup de fusil resté dans les poumons

    chaque champ de blé de la chevelure noire en piqué

    préserve chaque visage tatoué

    préserve la langue maternelle au milieu des scories

    préserve le Nord transpercé dans la douleur

    préserve la Grande Muraille fendue par les nuages d’hiver

    préserve dans les slogans la déviance prolongée de

    l’imperfection bucolique des ces monts, de cette eau,

    le rapt pur préserve la résistance pure

    Duo Duo

  • Dix-sept diptyques en prose

    Dix-sept diptyques en prose

    À l’heure du déjeuner j’avais vu des peintures d’Henri Rousseau, le douanier comme on l’appelait : il y avait là un tableau représentant un paysan sur le chemin du retour, le long d’un mur, si bien que je me demandai d’où il pouvait venir – je m’étais ensuite, dans la pièce où je me reposais, abandonné au sommeil, ç’avait été un doux abandon, avait été d’une petite pension la chambre onze dont la fenêtre donnait par-dessus les toits vers les maisons à colombage de la ville : le soir, j’allai dans une auberge où l’on me désigna une table à laquelle étaient déjà installés des clients, deux et une à un ange pareille, avec qui je mangeai, qui ensuite m’accompagna, à un concert – c’était la Messe en mi mineur d’Anton Bruckner et malgré le carême on chantait le Gloria, remarqua ma compagne.

    Michael DONHAUSER

  • Chasse nocturne

    Chasse nocturne

    Les enfants se figurent la mort comme une accumulation

    d’ombres entre les arbres : une cachette

    pour tout ce que les adultes ne peuvent nommer.

    Pourtant, ils se pressent pour ne pas manquer le rendz-vous

    au fond des bois, au point de rencontres des lignes parallèles,

    là où tout est modifié de son propre

    élan – modifié même si nous disons transformé

    lévrier en chevreuil, rires en peau et os.

    Et personne ne survit à la chasse : bien que les hommes rentrent

    en groupe de trois ou quatre, le visage rendu inexpressif par le froid,

    ils n’atteignent jamais vraiment ce qu’ils semblent être,

    laissant au cœur de la forêt une tournure de phrase ou

    une chanson de leur enfance, penchés sur la proie qui tressaille,

    ils attendent, tandis que leurs couteaux transpercent le sang,

    comme du beurre ou de la soir, que leur cœur s’arrête.

    John BURNSIDE

  • Les petits miroirs

    Les petits miroirs

    I.

    Ton futur est une plage faite de traces façonnées. Quand tu marches, plutôt que faire simplement des pas, tu accomplis. Tu obéis à quelque chose d’écrit à l’avance par des pas qui, bien qu’ils ne soient pas les tiens, se transforment en destin à mesure que tu traverses le miroir de sable.

    II.

    Au fond le bonheur te fait mal ; tu sais qu’il passera et survivra comme ces étoiles qui éclairent encore, décapitées.

    III.

    Ta peau fait taire le débordement de tout un air vivant. Sur elle s’est fragilement cristallisé un linceul paisible qui veille, en le protégeant, sur le tiède abîme du sang, le vertige revêche du temps.

    Eduardo BERTI

  • Dense

    Dense

    Ce matin je me suis réveillé avec le soleil. Je suis assis à ma table calée contre l’une des fenêtres : de ce côté-ci on voit le pont Mindin qui relie les deux rives de la Loire (le plus long fleuve d’Europe à ce que l’on dit) juste en face de moi un phare et une sculpture double édifiée au bord de l’eau en hommage à la révolte des esclaves ainsi qu’une partie du quai et les grues. La fenêtre de la chambre offre une vue plongeante sur un panorama du quai et la base de sous-marins construite par les Nazis. Hier soir, avec ses fumées qui s’élevaient à l’arrière-plan et son éclairage un peu effrayant, le quai avait un air terrible. Quand nous sommes sortis de la gare, un crachin commença à tomber pour ne presque pas cesser de toute la nuit ; à un moment aux alentours de 3 ou 4h, FT et moi nous nous sommes réveillés, les gouttes frappaient toujours la vitre. Maintenant le soleil est là. Le ciel est clair. je suis sorti marcher ce matin, un froid tonique régnait à l’extérieur. J’ai croisé des hommes et des femmes chargés de courses, affairés. Après avoir acheté du café et quelques provisions, je suis rentré. Assis à la table, nous avons pris notre premier café en tête à tête avec Tül.

    Enis BATUR

  • La guerre n’est pas finie

    La guerre n’est pas finie

    La mort, pour Orlando, c’est comme être couché au fond d’un cratère lunaire, à regarder l’espace noir, très noir, sans jamais pouvoir se lever, être pour l’éternité derrière toutes les fenêtres, s’ouvrir à la nuit noire sans étoiles, glace noire qui gèle les artères, alors il sent la chair de poule envahir ses jambes et le vertige le gagner, lui comprimant l’aine et il serre le fusil qui maintenant fait partie de son corps un second cœur qui le maintient en vie, une dimension supérieure à la sexualité mise à l’épreuve dans chaque parcelle de sueur et de peur que répriment tous les hommes de la brigade, même les chefs, et il se demande ce que, putain, il est venu faire ici, comment du jour au lendemain on a pu lui arracher sa liberté – comme un vêtement déchiré en pleine rue – ces rues fantômes peuplées de nébuleux amis aux cheveux longs et de jeunes filles hivernales dans le cinéma Yara, que le hasard plaçait à côté de lui, qui brandissait des guitares imaginaires, battant la mesure à grands coups de tignasse….

    Raul AGUIAR

  • Revue n°14 – Bruxelles / Moscou

    Revue n°14 – Bruxelles / Moscou

    Sommaire
    Patrick DevilleEditorial
    Présentation de Sigrid Bouset et Piet Joostens
    Bart MeulemanGedichten / poèmes
    Serge DelaiveDébut et fin d’un roman à écrire
    Stefan HertmansLe tissu caché (extrait)
    Caroline LamarcheLes hommes du feu
    Anne ProvoostRien ne repart tel qu’il est venu
    Grégoire PoletSur la nuit (extrait)
    Peter TerrinBlanco (extrait)
    Corinne HoexLes douceurs du jour
    Peter VerhelstQuintessence du défilé
    Bernard QuirinyL’écriture et l’oubli
    Hugo ClausApollinaire revisited
    Hélène ChâtelainEspace et labyrinthes
    Andreï BaldineLe voyage et la limite
    Vladislav OtrochenkoL’écrivain russe et l’espace suivi de L’espace intérieur
    Vassili GolovanovL’oiseau-tulipe
    Anton OutkineNatsenka
    Ekaterina BoïarskikhNous herbes
    Dmitri ZamiatineL’ombre et la lumière, La terre et le ciel, La forêt et la steppe
    Alexandre IlitchevskiGush Mullah
    Maxime OssipovLe petit Lord Fountleroy
    Mikhaïl TarkovskiLe vent