Requiem
Il ne restait que quelques centaines de mètres avant la maison et pourtant je n’ai pu m’empêcher de freiner et de m’arrêter sur le bord de la route. J’ai ouvert la portière et les odeurs ont monté vers moi : les fleurs, l’herbe, les pins de la forêt et, derrière la colline, la mer s’étendant à perte de vue. Ces fragrances, je les connaissais. D’une certaine façon elles faisaient partie de moi.
Je suis allé me poster près du vieux chêne et j’ai ouvert ma braguette. Au loin on entendait le bruit d’une scie à moteur. C’était sûrement le paysan, s’il était encore en vie. Mais peut-être quelqu’un d’autre a-t-il repris la ferme. J’ai tourné la tête et regardé vers la pointe. Je ne voyais pas encore la maison, j’en devinais seulement la présence en dessous des pins qui montaient la garde sur elle. Par grand vent, ces arbres au fût très droit et de taille impressionnante grinçaient et craquaient. Enfant, je tirais la couverture par-dessus ma tête pour tenter d’empêcher ces bruits d’envahir mes pensées. Mais ce n’était guère efficace et je finissais toujours par quitter la quiétude de mon lit pour retrouver Édith dans la salle de séjour. Le mauvais temps ne la dérangeait pas le moins du monde, elle, et la sentir près de moi calmait vite mes appréhensions.
année de publication : Années 2010
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Trois nouvelles au bord de l’eau
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Amen et autres récits
Berceuse à Jojo
Des vilains Anglais les bombes
Sur nos têtes en pluie tombent
Ne crains rien mon p’tit Jojo
Dans la cave j’t mettrai au chaud
Do do l’enfant do…
À deux au chaud à l’abri
Dans not’ cave blindée jolie
Nous serons bien protégés
De ces horribles Anglais
Do do l’enfant do…
Notre douce cave bmindée
Est très sombre et très mouillée
Mais un’ semaine a passé…
Maître Helga Bauer scrutait les yeux azurés et bienveillants de Jojo d’où perlaient de grosses larmes qui éclataient sur le plancher en éclaboussant ces souliers rouges vernis. Jojo tremblait de tout son corps sans cesser de sangloter.
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Figure du souvenir
Vestiges d’images
À leur arrivée, les voisins sonnent, font des signes, chuchotent, quel âge a votre fille, quatre ou cinq ?, me tapent sur l’épaule, la tête, pincent bras et joues : me font cadeau d’un bélier pour mon emménagement, les cornes tournées vers la raie du milieu, le pelage noir et frisé en plastique recouvert de laine ; demandent dans un murmure si, venant du Levant, je reconnais les animaux du Couchant ? Je le jette derrière le bureau, à côté des monceaux de tartines que je n’ai pas voulu manger pendant que Papa charge ces mêmes tartines sur l’assiette et qu’Edith s’étouffe de rire. Toute en longueur, sa silhouette, pas seulement le nez et la bouche ; les cheveux sont frisés au plus près de la tête, les lunettes sont une cage pour de grands yeux, sombres et doux. On dit qu’elle est d’origine juive, fait courir le bruit qu’elle a séjourné dans un camp de concentration et que, depuis, elle craint les grandes pièces et les vastes endroits, d’où le petit appartement pour une personne. Elle parle peu, fait rouler ses yeux jusqu’au bord de ses lunettes, puis les fait repartir, un jeu de ping-pong ; mais le sourire est large lorsqu’il se pose sur moi.
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Saturne
Vos lettres, père, me parvenaient deux fois par an. J’étais loin, à l’université, mais vous, vous étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, j’ouvrais l’enveloppe avec une émotion retenue. Et, toujours, immanquablement, une page pliée en trois. Une simple page à l’en-tête de votre entreprise. Mal pliée, à la va vite, j’imagine. Je guettais vos mots, père, j’en avais besoin et je la dépliais cette page, avec impatience. Et telle une feuille morte se balançant dans la brise, lentement, le chèque tombait à terre. Je l’y laissais, n’y attachant pas plus d’importance qu’à mes pieds, car ce qui m’intéressait avant tout, ce n »était pas votre argent, père, mais vos mots. Naïvement je guettais vos mots. Et au milieu de cette feuille, écrit à l’encre noire, je trouvais toujours la même chose : votre nom. Rien d’autre. Juste votre nom, signé à la hâte. Un mot. Juste un mot. Le père est un nom.