année de publication : Années 2010

  • Figure du souvenir

    Figure du souvenir

    Vestiges d’images

    À leur arrivée, les voisins sonnent, font des signes, chuchotent, quel âge a votre fille, quatre ou cinq ?, me tapent sur l’épaule, la tête, pincent bras et joues : me font cadeau d’un bélier pour mon emménagement, les cornes tournées vers la raie du milieu, le pelage noir et frisé en plastique recouvert de laine ; demandent dans un murmure si, venant du Levant, je reconnais les animaux du Couchant ? Je le jette derrière le bureau, à côté des monceaux de tartines que je n’ai pas voulu manger pendant que Papa charge ces mêmes tartines sur l’assiette et qu’Edith s’étouffe de rire. Toute en longueur, sa silhouette, pas seulement le nez et la bouche ; les cheveux sont frisés au plus près de la tête, les lunettes sont une cage pour de grands yeux, sombres et doux. On dit qu’elle est d’origine juive, fait courir le bruit qu’elle a séjourné dans un camp de concentration et que, depuis, elle craint les grandes pièces et les vastes endroits, d’où le petit appartement pour une personne. Elle parle peu, fait rouler ses yeux jusqu’au bord de ses lunettes, puis les fait repartir, un jeu de ping-pong ; mais le sourire est large lorsqu’il se pose sur moi.

    Anna KIM

  • Saturne

    Saturne

    Vos lettres, père, me parvenaient deux fois par an. J’étais loin, à l’université, mais vous, vous étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, j’ouvrais l’enveloppe avec une émotion retenue. Et, toujours, immanquablement, une page pliée en trois. Une simple page à l’en-tête de votre entreprise. Mal pliée, à la va vite, j’imagine. Je guettais vos mots, père, j’en avais besoin et je la dépliais cette page, avec impatience. Et telle une feuille morte se balançant dans la brise, lentement, le chèque tombait à terre. Je l’y laissais, n’y attachant pas plus d’importance qu’à mes pieds, car ce qui m’intéressait avant tout, ce n »était pas votre argent, père, mais vos mots. Naïvement je guettais vos mots. Et au milieu de cette feuille, écrit à l’encre noire, je trouvais toujours la même chose : votre nom. Rien d’autre. Juste votre nom, signé à la hâte. Un mot. Juste un mot. Le père est un nom.

    Eduardo HALFON

  • Colombes équilibristes

    Colombes équilibristes

    La rambla

    Dans la ville saltimbanque,

    le renne sur un piédestal

    la main coupée dans la bouteille de chloroforme,

    et puis les triplé endormis, María, Inés, Eduardo.

    Une image pour collectionneurs.

    Petites momies inertes dans la grisaille de la fenêtre

    couleur qu’ils n’ont guère trouvé mystérieuse

    une orange et une bicyclette heureuse.

    C’est la ville

    énigme, ambrée et violette d’anciennes pénitentes

    lieu des vieilles odeurs, avenir incertain des tourtereaux

    dans les murs de baisers extravagants

    les couples sondent une lune plus éternelle

    un rêve qui ne les châtie pas.

    Dans les rues alors que les oiseaux butinent les boutons de fleurs

    le froid hurle avec fureur et un baiser s’épanouit puis se refuse.

    Marta Leonor GONZALEZ

  • Sentiments subversifs

    Sentiments subversifs

    Chaque fois que je reviens ici au dixième étage du Building, la vieille table est coincée entre la colonne et le mur de la terrasse, son plateau replié en deux. Elle porte la saleté du temps, dont je suis maintenant convaincu qu’il correspond à celui de mes absences. Malgré ses dimensions elle est très lourde, ce qui vaut plutôt mieux vu le vent qui souffle par ici, sauf quand vient le moment de la déplacer. Chaque fois que je reviens ici, je prends cette petite table, je l’ouvre, je la nettoie, je la redouvre avec la natte de plage que j’ai trouvée dans le placard de l’entrée, et je transforme l’ensemble en un parfait bureau que j’utilise le plus souvent possible, chaque fois que je reviens ici. Mais la première fois c’était en hiver et cette petite table, je l’ai seulement nettoyée et je ne m’en suis jamais servie. pas sur la terrasse, en tout cas. J’ai toujours voulu avoir une terrasse où écrire et celle-ci, en plein en face de la Loire, en pllein à côté de l’Océan, en plein au-dessus du port de Saint-Nazaire, tellement haute et avec le monde entier autour ressemble exactement à l’idéal de toutes les terrasses.

    Roberto FERRUCCI

  • Les corps de l’été

    Les corps de l’été

    C’est bien d’avoir de nouveau un corps, même si c’est un gros corps de femme que personne ne veut, et de marcher sur le trottoir en sentant la rugosité du monde. La chaleur sature la peau. les yeux se ferment : il y a encore peu de temps, aucune lumière ne me comblait. J’aime aussi tousser jusqu’à être rauque ; retourner dans ma chambre et sentir les vêtements sales.

    Les enfants de Théo m’aident à faire mes premiers pas. Ils portent la batterie, marchent et rient en tournant sur eux-mêmes. Le trajet va de la maison à l’angle, aller-retour. Quand nous arrivons au bout les enfnts font la fête. je passe la main sur la tête du petit et lui dis « qu’ils sont vibrants tes cheveux » ; je trouve ma voix bizarre.

    Martín Felipe CASTAGNET

  • Chacun s’affole à sa manière

    Chacun s’affole à sa manière

    Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.

    Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.

    Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…

    Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.

    Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.

  • Avant ils arrivaient en train

    Avant ils arrivaient en train

    La nuit tombait. Nous avions fini de jouer, tout le monde regagnait en hâte sa maison et moi, en sueur, je rentrais chez mes grands-parents quand j’entendis éclater des cris violents. Je vis au loin, sous la tache de lumière du réverbère le plus proche du stade, une foule qui se déplaçait en tous sens, d’un côté et de l’autre, dans l’obscurité environnante, devant la maison des Cenrenoi, des Ibarra et des Dainsy. C’est un endroit chaud. Il s’y passait toujours quelque chose, quelque chose de furtif, qui avait à coup sûr à voir avec le vieux Ibarra, mince comme un jonc, sec et ridé, qui semblait indestructible. Il était rebouteux ; les gens entraient et sortaient de chez lui, bras ou jambes déboités, cassés ou tordus, ce qui rendait tout naturel ce va-et-vient d’hommes pressés. En entendant et voyant cette agitation, curieux, je décidai de m’approcher, saisi d’un mauvais pressentiment, avec mes sandales bruyantes, trop grandes pour moi, et avec mon tee-shirt froissé et mouillé à la main.

    Mario CAMPANA

  • Délires simultanés

    Délires simultanés

    J’avais écrit mon texte intitulé Simultané il y a deux ans et demi, à Heybeliada. Cela n’avait abouti qu’à un synopsis un peu bancal, que je n’avais jamais pu remettre sur ses rails, il est clair qu’il va prendre sa place parmi mes nombreux autres textes avortés. L’idée m’en était venue à l’époque où nos relations amicales avec Yigit Bener s’intensifiaient et mon projet d’écriture mûrissait de plus en plus rapidement au fur et à mesure que je le cuisinais sur le travail qui lui servait de gagne-pain ; j’avais élaboré dans mon imagination une figure qui serait en quelque sorte un sosie de Yigit, et pour qu’on ne puisse pas établir un lien direct avec lui, mon « personnage » était quelqu’un qui n’avait rien d’un littéraire mais qui avait mené des travaux théoriques/universitaires dans son domaine, qui maîtrisait l’allemand au même niveau que sa langue maternelle, qui interprétait au haut niveau dans les rencontres internationales (tout comme Yigit), mais qui pétait les plombs à la suite d’un épisode psychotique galopant et à double étiologie, finissant par être interné, sans aucune rémission depuis.

    Yigit BENER

    Enis Batur

  • Le parasite

    Le parasite

    Si je ne croyais pas obstinément en la force de la parole écrite, je n’aurais jamais consigné cette confession faite de fragments. Même ma détresse n’aurait pu m’y contraindre, et, au lieu, de griffonner aussi piteusement ces pages qui doivent me présenter comme un monstre aux yeux du lecteur, j’aurais sans doute mieux fait de m’adresser au psychiatre. Mais je n’ai pas osé me faire soigner, parce que je craignais que mes médecins ne me rendent encore plus malade.

    Voilà pourquoi j’ai opté pour le journal. J’ai espéré que mes viles pensées seraient un jour englouties par le silence des pages qui les enserrent, et que les parole écrites allaient gracier mes sentiments malades gardés secrets, dont je n’aurais osé parler à personne. J’ai préféré me taire, assumant le mensonge continuel qui, insensiblement, a construit un piège à ma lâcheté, pour que, après des années de fuite, il me capture définitivement.

    Ferenc BARNAS