auteur : C

  • Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Pourquoi une odyssée ?

    La première impression de Saint-Nazaire, liée au bonheur d’être dans un port de mer, a été celle d’une Odyssée contemporaine. Il y avait là des éléments maritimes et légendaires, l’aventure de la « petite Californie » et sa destruction, la renaissance ex novo , et la présence, sur le port, de cyclopes de fer et de ciment à demi aveugles, semblables à Polyphène aux nombreuses paroles indéchiffrables. Il y avait les traces du voyage qui remplaçaient celles d’une histoire à demi détruite, occultée, invisible : le voyage et sa fluidité, le départ pour la mer, l’étendue de la soif océanique, la nécessité de la métamorphose, les souvenirs et le mélange des vies, les angoisses et les nostalgies des lieux, l’expérience du mouvement et le besoin de terre ferme, le pays des Lestrygons et les Sirènes, et Circé, et lîle des Phéaciens, une Trois détruite, une Ithaque à reconquérir.

    Rosita COPIOLI

  • Inoubliables soirées

    Inoubliables soirées

    Une fois par mois le fils de la chanteuse de tangos allait écouter sa mère dans un vieux théâtre de l’avenue Marailas.

    La chanteuse de tangos se produisait dans une tenue sobre et insolente, traversait la scène en diagonale jusqu’au point doré où les effets d’acoustique neutralisaient ses graillements furtifs. Elle commençait souventle récital avec Quizá porque me miras.

    Le fils de la chanteuse de tangos était surpris lorsque au milieu du morceau habituel, sa mère débutait par Alborada. Cependant, un soupçon d’angoisse venait troubler la joie liée à son étonnement. Craignant que ce changement ne fût le fruit d’une désorientation, il redoutait qu’à compter de cet instant, la chanteuse ne confondît les paroles des différents morceaux.

    Marcelo COHEN

  • Cinq

    Cinq

    Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.

  • Les corps de l’été

    Les corps de l’été

    C’est bien d’avoir de nouveau un corps, même si c’est un gros corps de femme que personne ne veut, et de marcher sur le trottoir en sentant la rugosité du monde. La chaleur sature la peau. les yeux se ferment : il y a encore peu de temps, aucune lumière ne me comblait. J’aime aussi tousser jusqu’à être rauque ; retourner dans ma chambre et sentir les vêtements sales.

    Les enfants de Théo m’aident à faire mes premiers pas. Ils portent la batterie, marchent et rient en tournant sur eux-mêmes. Le trajet va de la maison à l’angle, aller-retour. Quand nous arrivons au bout les enfnts font la fête. je passe la main sur la tête du petit et lui dis « qu’ils sont vibrants tes cheveux » ; je trouve ma voix bizarre.

    Martín Felipe CASTAGNET

  • Pour les dieux que j’ai connus

    Pour les dieux que j’ai connus

    Poème pour Cells

    un email de Pinky

    m’annonce qu’aujourd’hui

    tu es mourant, si seulement

    c’était juste un mauvais rêve je

    me trouve à Saint-Nazaire dans

    une brasserie qui s’appelle le

    skipper où je bois un petit blanc

    de Loire, la serveuse parle anglais

    avec un accent français très pro

    noncé, ça sonne pas mal

    si seulement c’était juste

    un mauvais rêve je me réveillerais

    avec toi à oakland mais la serveuse

    vient de m’apporter un amuse-bouche

    « for stahteres », un truc vert avec un

    morceau de magret de vanard & une fleur

    ça me rappelle le vers

    de Pound, arsenic

    vert barbouillé sur

    un tissu blanc d’œuf &

    j’avale ça & c’est

    chouette commet tout & si

    seulement c’était juste

    un mauvais rêve (…)

    Garrett CAPLES

  • Chacun s’affole à sa manière

    Chacun s’affole à sa manière

    Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.

    Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.

    Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…

    Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.

    Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.

  • Homme sans mots

    Homme sans mots

    Jamais il n’aurait cru la recevoir un jour. Il est vrai qu’il l’avait attendue comme on attend l’entrée du dernier bateau dans un port ou l’ultime chance de se libérer du siège d’une armée. Mais, cette invitation, il l’avait espérée, simplement parce qu’il la voulait, parce qu’il en avait besoin pour être stimulé.

    Comme tous les écrivains il avait une mère et comme presque tous un pays. Et il désirait se défaire, ne fût-ce que provisoirement, de ces deux liens qui n’en faisaient qu’un et l’étranglaient. Sacrée besogne, surtout pour quelqu’un comme lui.

    Il se lève, éteint sa cigarette, se rassoit, se relève, sort, arpente la place à l’autre bout de la rue, revient chez lui, s’occupe de sa mère, lit la page de catastrophes quotidiennes dans le journal, sort de nouveau, se rend chez Julia, revient par la rambla en scrutant l’horizon, prépare le repas de sa mère, écrit quatre heures durant, avale un café, allume une cigarette, place une couverture sur les pieds de sa mère, se couche, fume une autre cigarette dans le noir et se dit, pour la énième fois, qu’un écrivain habitant au dernier étage du monde est immanquablement voué à l’oubli.

    Miguel Angel CAMPODONICO

  • Avant ils arrivaient en train

    Avant ils arrivaient en train

    La nuit tombait. Nous avions fini de jouer, tout le monde regagnait en hâte sa maison et moi, en sueur, je rentrais chez mes grands-parents quand j’entendis éclater des cris violents. Je vis au loin, sous la tache de lumière du réverbère le plus proche du stade, une foule qui se déplaçait en tous sens, d’un côté et de l’autre, dans l’obscurité environnante, devant la maison des Cenrenoi, des Ibarra et des Dainsy. C’est un endroit chaud. Il s’y passait toujours quelque chose, quelque chose de furtif, qui avait à coup sûr à voir avec le vieux Ibarra, mince comme un jonc, sec et ridé, qui semblait indestructible. Il était rebouteux ; les gens entraient et sortaient de chez lui, bras ou jambes déboités, cassés ou tordus, ce qui rendait tout naturel ce va-et-vient d’hommes pressés. En entendant et voyant cette agitation, curieux, je décidai de m’approcher, saisi d’un mauvais pressentiment, avec mes sandales bruyantes, trop grandes pour moi, et avec mon tee-shirt froissé et mouillé à la main.

    Mario CAMPANA