Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.
auteur : C
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Cinq
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Les corps de l’été
C’est bien d’avoir de nouveau un corps, même si c’est un gros corps de femme que personne ne veut, et de marcher sur le trottoir en sentant la rugosité du monde. La chaleur sature la peau. les yeux se ferment : il y a encore peu de temps, aucune lumière ne me comblait. J’aime aussi tousser jusqu’à être rauque ; retourner dans ma chambre et sentir les vêtements sales.
Les enfants de Théo m’aident à faire mes premiers pas. Ils portent la batterie, marchent et rient en tournant sur eux-mêmes. Le trajet va de la maison à l’angle, aller-retour. Quand nous arrivons au bout les enfnts font la fête. je passe la main sur la tête du petit et lui dis « qu’ils sont vibrants tes cheveux » ; je trouve ma voix bizarre.
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Pour les dieux que j’ai connus
Poème pour Cells
un email de Pinky
m’annonce qu’aujourd’hui
tu es mourant, si seulement
c’était juste un mauvais rêve je
me trouve à Saint-Nazaire dans
une brasserie qui s’appelle le
skipper où je bois un petit blanc
de Loire, la serveuse parle anglais
avec un accent français très pro
noncé, ça sonne pas mal
si seulement c’était juste
un mauvais rêve je me réveillerais
avec toi à oakland mais la serveuse
vient de m’apporter un amuse-bouche
« for stahteres », un truc vert avec un
morceau de magret de vanard & une fleur
ça me rappelle le vers
de Pound, arsenic
vert barbouillé sur
un tissu blanc d’œuf &
j’avale ça & c’est
chouette commet tout & si
seulement c’était juste
un mauvais rêve (…)
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Chacun s’affole à sa manière
Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.
Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.
Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…
Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.
Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.
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Homme sans mots
Jamais il n’aurait cru la recevoir un jour. Il est vrai qu’il l’avait attendue comme on attend l’entrée du dernier bateau dans un port ou l’ultime chance de se libérer du siège d’une armée. Mais, cette invitation, il l’avait espérée, simplement parce qu’il la voulait, parce qu’il en avait besoin pour être stimulé.
Comme tous les écrivains il avait une mère et comme presque tous un pays. Et il désirait se défaire, ne fût-ce que provisoirement, de ces deux liens qui n’en faisaient qu’un et l’étranglaient. Sacrée besogne, surtout pour quelqu’un comme lui.
Il se lève, éteint sa cigarette, se rassoit, se relève, sort, arpente la place à l’autre bout de la rue, revient chez lui, s’occupe de sa mère, lit la page de catastrophes quotidiennes dans le journal, sort de nouveau, se rend chez Julia, revient par la rambla en scrutant l’horizon, prépare le repas de sa mère, écrit quatre heures durant, avale un café, allume une cigarette, place une couverture sur les pieds de sa mère, se couche, fume une autre cigarette dans le noir et se dit, pour la énième fois, qu’un écrivain habitant au dernier étage du monde est immanquablement voué à l’oubli.
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Avant ils arrivaient en train
La nuit tombait. Nous avions fini de jouer, tout le monde regagnait en hâte sa maison et moi, en sueur, je rentrais chez mes grands-parents quand j’entendis éclater des cris violents. Je vis au loin, sous la tache de lumière du réverbère le plus proche du stade, une foule qui se déplaçait en tous sens, d’un côté et de l’autre, dans l’obscurité environnante, devant la maison des Cenrenoi, des Ibarra et des Dainsy. C’est un endroit chaud. Il s’y passait toujours quelque chose, quelque chose de furtif, qui avait à coup sûr à voir avec le vieux Ibarra, mince comme un jonc, sec et ridé, qui semblait indestructible. Il était rebouteux ; les gens entraient et sortaient de chez lui, bras ou jambes déboités, cassés ou tordus, ce qui rendait tout naturel ce va-et-vient d’hommes pressés. En entendant et voyant cette agitation, curieux, je décidai de m’approcher, saisi d’un mauvais pressentiment, avec mes sandales bruyantes, trop grandes pour moi, et avec mon tee-shirt froissé et mouillé à la main.
Mario CAMPANA
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Revue n°22 – Zurich / Tirana
Sommaire
Présentation de Bernard Comment Metin Arditi Canton de Vaud, le 13 juin Saint-Saphorin, château de Pré-Vigne 10 heures Arno Camenisch Quelque part dans la pampa Nicolas Couchepin Ne plus jamais voir la mer Elisa Shua Dusapin Everland Dorothée Elmiger Et ainsi de suite Yael Inokai La vie telle qu’elle est Alberto Nessi Les enfants de Medellín Fabio Pusterla Procès-verbal des choses non dites Beat Sterchi Sur une butte dans l’Emmental Matthias Zschokke La visites Ardian Marashi La littérature albanaise : une mosaïque mouvementée Ylljet Aliçka Portrait du poète en militant Ridvan Dibra La chartreuse de Parme Bessa Myftiu En attendant… Stefan Capaliku Laisse la porte ouverte (monologue) Agron Tufa Orphi (petit poème) Virion Graçi Les hommes Ernest Koliqi L’hôte Martin Camaj Le fil retrouvé (choix de poèmes)

