auteur : C

  • Cinq

    Cinq

    Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.

  • Les corps de l’été

    Les corps de l’été

    C’est bien d’avoir de nouveau un corps, même si c’est un gros corps de femme que personne ne veut, et de marcher sur le trottoir en sentant la rugosité du monde. La chaleur sature la peau. les yeux se ferment : il y a encore peu de temps, aucune lumière ne me comblait. J’aime aussi tousser jusqu’à être rauque ; retourner dans ma chambre et sentir les vêtements sales.

    Les enfants de Théo m’aident à faire mes premiers pas. Ils portent la batterie, marchent et rient en tournant sur eux-mêmes. Le trajet va de la maison à l’angle, aller-retour. Quand nous arrivons au bout les enfnts font la fête. je passe la main sur la tête du petit et lui dis « qu’ils sont vibrants tes cheveux » ; je trouve ma voix bizarre.

    Martín Felipe CASTAGNET

  • Pour les dieux que j’ai connus

    Pour les dieux que j’ai connus

    Poème pour Cells

    un email de Pinky

    m’annonce qu’aujourd’hui

    tu es mourant, si seulement

    c’était juste un mauvais rêve je

    me trouve à Saint-Nazaire dans

    une brasserie qui s’appelle le

    skipper où je bois un petit blanc

    de Loire, la serveuse parle anglais

    avec un accent français très pro

    noncé, ça sonne pas mal

    si seulement c’était juste

    un mauvais rêve je me réveillerais

    avec toi à oakland mais la serveuse

    vient de m’apporter un amuse-bouche

    « for stahteres », un truc vert avec un

    morceau de magret de vanard & une fleur

    ça me rappelle le vers

    de Pound, arsenic

    vert barbouillé sur

    un tissu blanc d’œuf &

    j’avale ça & c’est

    chouette commet tout & si

    seulement c’était juste

    un mauvais rêve (…)

    Garrett CAPLES

  • Chacun s’affole à sa manière

    Chacun s’affole à sa manière

    Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.

    Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.

    Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…

    Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.

    Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.

  • Homme sans mots

    Homme sans mots

    Jamais il n’aurait cru la recevoir un jour. Il est vrai qu’il l’avait attendue comme on attend l’entrée du dernier bateau dans un port ou l’ultime chance de se libérer du siège d’une armée. Mais, cette invitation, il l’avait espérée, simplement parce qu’il la voulait, parce qu’il en avait besoin pour être stimulé.

    Comme tous les écrivains il avait une mère et comme presque tous un pays. Et il désirait se défaire, ne fût-ce que provisoirement, de ces deux liens qui n’en faisaient qu’un et l’étranglaient. Sacrée besogne, surtout pour quelqu’un comme lui.

    Il se lève, éteint sa cigarette, se rassoit, se relève, sort, arpente la place à l’autre bout de la rue, revient chez lui, s’occupe de sa mère, lit la page de catastrophes quotidiennes dans le journal, sort de nouveau, se rend chez Julia, revient par la rambla en scrutant l’horizon, prépare le repas de sa mère, écrit quatre heures durant, avale un café, allume une cigarette, place une couverture sur les pieds de sa mère, se couche, fume une autre cigarette dans le noir et se dit, pour la énième fois, qu’un écrivain habitant au dernier étage du monde est immanquablement voué à l’oubli.

    Miguel Angel CAMPODONICO

  • Avant ils arrivaient en train

    Avant ils arrivaient en train

    La nuit tombait. Nous avions fini de jouer, tout le monde regagnait en hâte sa maison et moi, en sueur, je rentrais chez mes grands-parents quand j’entendis éclater des cris violents. Je vis au loin, sous la tache de lumière du réverbère le plus proche du stade, une foule qui se déplaçait en tous sens, d’un côté et de l’autre, dans l’obscurité environnante, devant la maison des Cenrenoi, des Ibarra et des Dainsy. C’est un endroit chaud. Il s’y passait toujours quelque chose, quelque chose de furtif, qui avait à coup sûr à voir avec le vieux Ibarra, mince comme un jonc, sec et ridé, qui semblait indestructible. Il était rebouteux ; les gens entraient et sortaient de chez lui, bras ou jambes déboités, cassés ou tordus, ce qui rendait tout naturel ce va-et-vient d’hommes pressés. En entendant et voyant cette agitation, curieux, je décidai de m’approcher, saisi d’un mauvais pressentiment, avec mes sandales bruyantes, trop grandes pour moi, et avec mon tee-shirt froissé et mouillé à la main.

    Mario CAMPANA

  • Revue n°22 – Zurich / Tirana

    Revue n°22 – Zurich / Tirana

    Sommaire
    Présentation de Bernard Comment
    Metin ArditiCanton de Vaud, le 13 juin Saint-Saphorin, château de Pré-Vigne 10 heures
    Arno CamenischQuelque part dans la pampa
    Nicolas CouchepinNe plus jamais voir la mer
    Elisa Shua DusapinEverland
    Dorothée ElmigerEt ainsi de suite
    Yael InokaiLa vie telle qu’elle est
    Alberto NessiLes enfants de Medellín
    Fabio PusterlaProcès-verbal des choses non dites
    Beat SterchiSur une butte dans l’Emmental
    Matthias ZschokkeLa visites
    Ardian MarashiLa littérature albanaise : une mosaïque mouvementée
    Ylljet AliçkaPortrait du poète en militant
    Ridvan DibraLa chartreuse de Parme
    Bessa MyftiuEn attendant…
    Stefan CapalikuLaisse la porte ouverte (monologue)
    Agron TufaOrphi (petit poème)
    Virion GraçiLes hommes
    Ernest KoliqiL’hôte
    Martin CamajLe fil retrouvé (choix de poèmes)

  • Revue n°21 – Lima / Lisbonne

    Revue n°21 – Lima / Lisbonne

    Sommaire
    Patrick DevilleEditorial
    Présentation de Diego Trelles Paz
    Mario Vargas LlosaP’tit Pierre
    Oscar Colchado LucioLa maison du Cerro « El Pino »
    Victoria GuerreroDeux poèmes
    Guillermo Niño de GuzmánChevaux de minuit
    Antonio Gálvez RoncerosJacinto et Manfreda
    Carmen OlléUne jeune fille sous son parapluie
    Alfredo PitaExpulsés du paradis
    Goran TocilovacBeauté immobile
    Leyla BartetSans motif apparent
    Jeremías GamboaLa terre dont nous sommes faits
    Fernando AmpueroLongueurs de bassin avec Julio Ramón
    Richard ParraNecrofucker
    Présentation de José Mário Silva
    Ana Margarida de CarvalhoOn ne peut pas habiter dans les yeux d’un chat
    David MachadoLe monde silencieux de Diamantino
    Filipa LealLa ville liquide
    Gonçalo M. TavaresAutobiographie
    João TordoLudmila & Tsukuda
    María do Rosário PedreiraPoèmes
    Nuno JudicePoèmes
    José Luís PeixotoTrahison
    Lídia JorgeSurbooking
    Valter Hugo MãeLe bonheur européen
    Bruno Vieira AmaralL’extinction des papillons monarques

  • Revue n°20 – Venise / Varsovie

    Revue n°20 – Venise / Varsovie

    Sommaire
    Patrick DevilleEditorial
    Présentation de Agnieszka Zuk
    Dorota MaslowskaBien plus que tu ne peux mangerchroniques paraculinaires
    Magdalena TulliLes escarpins italiens
    Wojciech NowickiGreniers
    Olga TokarczukLes livres de Jacób
    Filip SpringerFerment
    Justyna BargielskaNudelman
    Tomasz RózyckiStation 1 : La rencontre
    Marcin SwietlickiOpérationnel sauf avis contraire
    Bozena KeffLa mère et la patrie. Opus
    Piotr SommerDes jours et des nuits
    Présentation de Roberto Ferrucci
    Gianfranco BettinFantasia
    Giovanni MontanaroLivre V
    J.A. González SainzVenise ou l’art d’exposer
    Marco FranzosoClaudia
    Marilia MazzeoAcqua alta
    Mauro CovacichTintorello
    Romolo BugaroÉté
    Simonetta GreggioRivages
    Tiziano ScarpaL’immersion