L’irritation s’insinuait comme un léger mal de tête, sans que le mouvement monotone des hélices, qui laissaient à l’arrière des moteurs une tache grisâtre, ronde et uniforme, n’en fût vraiment la cause. Ce n’était pourtant pas une musique agréable à ses oreilles, au contraire : le bruit entretenait en lui le malaise qui, pour une raison quelconque, rendait plus aiguê la sensation d’un subtil décalage dans les phrases échangées à la hâte avec l’hôtesse de l’air, à qui il renvoyait de temps à autre un solitaire thank you.
Par la fenêtre, on pouvait voir au-dehors un morceau trouble, imprécis, presque tout noir, de paysage ; comme une toile de fond, dont l’aile et sa paires d’hélices auraient été le centre. Vous ne voulez pas vous reposer. Non, vraiment, non. Il remercia pour la deuxième fois l’hôtesse de l’air qui lui proposait de l’accompagner jusqu’à la cabine de repos des passagers. Comme elle avançait d’un pas très léger, discret, il remarqua la broche dorée sur le chapeau bleu triangulaire, où brillait, au milieu de deux ailes stylisées, le symbole de la compagnie.
auteur : D
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Jours de Faulkner
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Poèmes de Saint-Nazaire
chaque fumée bleue accédant au code dans le maïs
préserve chaque arbre surgi dans l’explosion
chaque rizière à caractère régional au sein de la langue
préserve le bruit du coup de fusil resté dans les poumons
chaque champ de blé de la chevelure noire en piqué
préserve chaque visage tatoué
préserve la langue maternelle au milieu des scories
préserve le Nord transpercé dans la douleur
préserve la Grande Muraille fendue par les nuages d’hiver
préserve dans les slogans la déviance prolongée de
l’imperfection bucolique des ces monts, de cette eau,
le rapt pur préserve la résistance pure
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Dix-sept diptyques en prose
À l’heure du déjeuner j’avais vu des peintures d’Henri Rousseau, le douanier comme on l’appelait : il y avait là un tableau représentant un paysan sur le chemin du retour, le long d’un mur, si bien que je me demandai d’où il pouvait venir – je m’étais ensuite, dans la pièce où je me reposais, abandonné au sommeil, ç’avait été un doux abandon, avait été d’une petite pension la chambre onze dont la fenêtre donnait par-dessus les toits vers les maisons à colombage de la ville : le soir, j’allai dans une auberge où l’on me désigna une table à laquelle étaient déjà installés des clients, deux et une à un ange pareille, avec qui je mangeai, qui ensuite m’accompagna, à un concert – c’était la Messe en mi mineur d’Anton Bruckner et malgré le carême on chantait le Gloria, remarqua ma compagne.
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Missels
Un chien-renard apparut et il entra dans la ronde. Il avait un long museau ; il trotta un peu et il vola un œuf de ceux qui étaient sur le bord de la fenêtre, pour offrir. Il l’emporta en le tenant dans la gueule, mais sans serrer les dents. Il revint en chercher un autre, et un autre encore. Il les emportait et il revenait dans le noir, juste avant l’aube. Il travaillait prudemment avec son long museau, humide et effilé comme un phallus. C’est ainsi qu’il emportait – mais où ? – les œufs de Pâques, qui étaient de plusieurs couleurs. Blancs ceux des poules ordinaires. Gris, en pointillé, très fins, la plupart ; à l’intérieur – on le sut parce qu’un œuf se cassa – il y a avait des gazes et une couche de crème. Et les œufs rouges de toujours, les plus éloquents.
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Une chambre à soi à Saint-Nazaire
J’arrivai à Saint-Nazaire une nuit de novembre. J’ouvris la porte du balcon de l’appartement et je fus éblouie par l’éclat des lumières du port : lueurs vives des grues, scintillements d’invisibles bateaux glissant sur la mer, pulsations phosphorescentes du phare d’en face. Le vent me décoiffa puis déposa sur mes lèvres un baiser salé.
Je ne parvins pas à trouver le sommeil, je suis habituée à dormir sur un matelas dur, mon nouveau lit est mou, creux, inutilement conjugal. Il garde la mémoire des corps, des amours, des insomnies et même des rêves de ses précédents occupants, il est fatigué de supporter le poids de tous ces souvenirs.
Giancarla DE QUIROGA
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L’océan autour de Milan
L’océan là-devant là devant
comme une idée d’aplomb
ou une hémoptysie
dans le plus court intervalle entre les tempes.
Le gris souffre. Le gris n’est pas une couleur
mais un retournement, c’est scruter par terre
l’absolue moitié de toute chose, plier en quatre
les planètes de la fortune
qui nous donnent une limite au fond de la poche,
de même qu’en hiver cette rangée de maisons
signifie marcher côte à côte, être en hiver.
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La mise en corps
La personne
Si je regarde dans le miroir et que je remue la main droite, par exemple si j’écris, je vois dans ce miroir un homme qui remue la main gauche et exécute avec elle des mouvements semblables aux miens. Il exécute des mouvements, et ma réflexion seule en découvre le sens. Je suis devenu qui je suis par mimétisme, parce que je pastiche l’homme du miroir tout en réfléchissant aux choses qu’il me fait accroire. Je est (d’où viens-je ? au moins autant du miroir que de tout ce qu’il réfléchit et qui se réfléchit en lui) entré dans ce corps par le truchement du miroir. Et depuis, je peux (peut) me (se) nommer je – chacun d’entre nous, hormis certains cas tragiques, peut se nommer je, avec les conséquences toujours plus fatales que cela suppose.
Buster C. DANIELS