Le Building a quelque chose d’un gigantesque navire ici amarré, que le pont levant n’a pas laissé passer, que le canal n’a pas pu contenir, et qui s’est échoué. Le Building est l’endroit où j’habite et habiterai pendant plus d’un mois ; de grandes et larges fenêtres tiennent lieu de vigies et le sol est stable, mais il garde quelque chose d’un navire éternellement échoué et de son bastingage, l’appui des fenêtres, je ne vois que l’eau, les bouées, les phares, les ponts et une rive lointaine ourlée de lumières quand il fait nuit. Le Building, ici, on l’appelle « Bilding ». C’est au Building que tout commence et – qui peut le dire, du moins pour l’instant ? – que tout doit s’achever ?
Je n’y avais encore jamais pensé mais, au bout du compte, voyages transatlantiques, paquebots, ports et quais ont fait partie de l’horizon de Muriel quasiment depuis sa naissance.
traducteur : De A à P
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Chronique sur fond d’estuaire
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La découverte de l’œil
Une pomme
Ses pépins pareils à deux oreilles
avec l’ouïe ronde, grandie sous la peau verte
qui écoutent la pluie et le vent
et le temps.
Qu’y aurait-il dans l’esprit de la pomme ?
Elle nous regarde, peut-être avec humilité,
elle nous pense, peut-être,
avec un grand orgueil.
Fleur de sureau
En parlant toujours de choses fondamentales,
assourdi par le vacarme des essences,
j’allais oublier justement la fleur de sureau
qui m’envoie par la fenêtre ouverte,
généreuse, son humble parfum.
Et pourtant, c’est sur elle que je compte.
Quand ces pâles écritures deviendront
illisibles sur leur pierre,
quelque laborieux paléographe à venir,
pourra les lire sans peine, seulement en respirant.
Il les datera sans peine, guidé par leur parfum.
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Une rencontre à Saint-Nazaire
Je suis revenu à Saint-Nazaire pour retrouver Stephen Stevensen. Peut-être ne devrais-je pas écrire « Je suis revenu », ni « J’ai décidé de revenir ». Peut-être devrais-je écrire que lui a décidé de mon retour à Saint-Nazaire pour que je puisse le rencontrer. Ou ne pas le rencontrer ? (Lui, c’est Stephen Stevensen.)
« Je suis petit-fils et arrière-petit-fils de marins », me dit-il un jour. « Seul mon père a refusé la mer, et c’est bien pour cela qu’il a vécu toute sa vie avec la même femme, et mourut misérablement dans un hospice à Dublin ». (Le père de Stevensen avait rejeté l’idée d’entrer dans la marine britannique, brisant ainsi une très ancienne tradition familiale, pour se consacrer au commerce des peaux. Sa mère était d’origine polonaise. Une femme sarcastique et élégante, qui passait ses étés à Malaga… ou au British Museum.)
Jamais je n’ai connu un homme qui parlait comme Stephen Stevensen. Toutes les langues étaient sa langue maternelle. Je pense parfois que c’est ce qui m’a poussé à croire à l’histoire qu’il m’a racontée et à venir ici, à Saint-Nazaire.
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Nostalgie de l’enfer
Docteur Gachet
Des yeux limpides se plissent sous les cendres
d’un banal mercredi, l’habit de sourcils
à l’ombre de la casquette et l’haleine chargée
sans éviter une lampée de temps résignée
sans l’espoir de replanter
de ses mains un arbre de Noël
sans besoin d’étreindre un miroir
afin de pressentir le portrait
du tourbillon sur les épaules
du poing où sommeille la bouche
ou le sourire qui a mordu l’oreille de Vincent.
Alfredo Nicolás PELÁEZ
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Wasabi
D’après la doctoresse, l’homéopathie n’a rien à proposer pour effacer le kyste : tout au plus une pommade pour enrayer sa progression. De toute façon, dit-elle, il n’y a pas de souci à se faire : ceci n’est qu’une accumulation insignifiante de graisse, sans racine. Je l’interroge sur mes yeux. Rien d’anormal répond-elle : je vous prescris la pommade ? . Je garde encore au menton cette impression de froid que m’a laissé le support noir sur lequel reposait ma tête pendant qu’elle examinait l’iris de mes yeux. Le droit d’abord, puis le gauche. Après une courte pause intermédiaire. Vous croyez que c’est nécessaire ? , demandé-je. (Le kyste n’avait pas enflé : sa texture par contre, avait commencé à subir des altérations. Auparavant, il était doux, un simple monticule à la base de la nuque ; maintenant, depuis quelques jours, il était devenu un peu rêche : la peau semblait avoir pris la rugosité de l’écaille). Comme vous voudrez, dit la doctoresse. Nous gardons un moment le silence, comme si nous ne savions ni l’un ni l’autre lequel devait prendre la parole. Je veux qu’il disparaisse, insisté-je. Alors, il vous faudra passer par la chirurgie, dit-elle en retournant son ordonnancier. Une opération ? Ici, à Saint-Nazaire ? Je ne suis pas venu pour ça.
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Algues noires
Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.
Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.
Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.
Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.
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La fleur de Coleridge
je ne suis pas arrivée
dans la ville des amants
dans la ville où je suis
on plante des pieux dans le œur
de la nuit
un masque tombe
puis un autre
un instant l’échec
devient
incandescent
(un reflet dans ce qui n’existe pas)
dans le corps de cette ville
passe le monde
et tout désir
de voyager
tout désir d’oublier
le désir de voyager
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Le centre de carène
À mon grand-père Nazario Mondragón qui me racontait des histoires comme celles-ci.
…et une sorte de mer sortait par le regard par la bouche par les poignets par la nuque de Lautréamont. Juan Gelman
Il arriva en chemin de fer un dimanche de novembre de l’année dernière, par le train de 23H47 en provenance de Paris. Personne ne l’attendait ni sur le quai, ni dans le hall, ni dans la ville où il était enfin. Il fut parmi les derniers à descendre du wagon et à rejoindre le hall par un escalier mécanique lent et jaune. À cette heure-ci, les baisers de bienvenue sont à peine émus, et porter les bagages des nouveaux arrivants n’est que le réflexe de mains en attente : du fond de son silence, l’homme observa la hâte des autres pour retrouver leurs voitures stationnées alentour, la précipitation d’une femme pour obtenir un numéro dans une des cabines téléphoniques de la salle d’attente afin de prévenir d’une arrivée sans encombre.
Comme pour neutraliser l’éloignement progressif des inconnus qui lui avaient tenu compagnie pendant les deux heures et demie du voyage, il s’imagina à un moment important de sa vie et s’en laissa convaincre par la subtile magie lovée dans toute ville où l’on arrive pour la première fois mais ces convictions ne reposant jamais sur d’évidentes raisons d’appréhension immédiate, il évita de trop savourer l’idée de prodiges faciles et choisit le refuge d’une prudence plus appropriée à sa condition d’étranger, se soumettant de bon gré au privilège d’arriver dans un lieu alors que la nuit prodigue à l’idée de destin une texture différente et permet d’imaginer l’imprévu pouvant surgir le lendemain : expectatives aussi simples qu’une saveur inconnue, une musique inattendue, un parfum de femme retrouvé, qui peuvent rendre inoubliable une ville entre’ aperçue et ancrer dans la mémoire le nom d’une rue portant un paysage anodin aux limites de la perception parfaite.
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Paysage avant l’aube
Mardi. Six heures et quart. La pluie menace. Aux abords du parc, Ariel arrête le vélo, soupire et se mord les lèvres, je sais qu’il se mord les lèvres. Tu veux y aller ? demande-t-il. Je lui réponds : je ne sais pas, comme tu veux. Peut-être va-t-il tourner la tête et me dire : reste, c’est mieux, je t’offre un verre. Mais il ne le fait pas. Je continue à retoucher mon maquillage et lui, ne bouge pas jusqu’à ce qu’un klaxon indiscret me pousse sur le trottoir. Non, ça va, lui dis-je, et je remets d’un air indifférent mes talons pour éviter qu’il ne descende, ne me regarde et dise une bêtise, déjà il regarde les gens avec haine : et nous échangeons deux ou trois mots, presque toujours les mêmes, ou très semblables à ceux échangés là ou dans un autre endroit qui nous semble toujours le même :
Ils vont pas arrêter de regarder.
Ni de parler.
Je m’en fiche.
Je voudrais penser comme toi.
Alors bouge tes fesses et oublie toute cette merde.
Vaut mieux que tu t’en ailles.
Je sais pas, je sais pas.
Yam MONTAÑA
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Rétrécissements
Herbe vieillie
On ne saurait se retourner
ailleurs qu’en bordure de champ
envahie par dépit pour l’hiver, pour le saindoux
d’un moisi rance, fendu à force de plis
Comme ça également on peut entretenir le soleil
au nom de ce qui déborde
et de ce qui s’évanouit
Déportation
Le petit lapin ne fuit guère
le petit lapin danse simplement
Son souffle je le devine
à peine
comme un craquement de brin
comme des gestes anonymes
dans l’obscurité d’une geôle
Eva RUDYŠAROVÁ-MIŠIKOVÁ