traducteur : De A à P

  • Contes cannibales

    Contes cannibales

    Viande

    Bill

    On va voler une vache. Le Borgne et moi. On est deux, alors qu’on devrait être trois ou quatre. Cirilo, le Borgne, marche devant, silhouette dégingandée sous une lune laiteuse qui assure son pas le long du sentier. Lui, il s’y connaît, c’est pour ça qu’il m’a dit que nous deux, c’était assez ; traîner une bande d’affamés pour après devoir négocier, non merci. Ça nous fera toujours ça de plus. Moi, non, je ne l’ai jamais fait. Mais c’est connu, on commence par penser aux choses et on finit par y être mêlé.

    Ma femme m’a fait promettre que ce serait mon seul coup. Elle m’a dit : À vouloir trop, on risque gros ; avec cette fois, on aura de quoi pendant un moment, et ensuite des jours meilleurs viendront. J’ai dit : Et s’ils ne viennent pas, j’y retourne, Comme ça de temps en temps, on n’est pas pris – le problème, c’est quand on devient accro, comme Cirilo qui est un expert. Elle a rétorqué : Et comment crois-tu qu’on devient un accro ? Tu es critique d’art et traducteur de langues classiques, pas équarisseur. Tu le fais cette fois et tu ne le fais plus, un point c’est tout. Et elle a coupé court à mes arguments.

    Ronaldo MENENDEZ

  • Le calabrais qui émigra à Macondo

    Le calabrais qui émigra à Macondo

    La Havane, 1981. Deux écrivains se rencontrent dans un parc de la capitale cubaine. Le premier a un teint mat typiquement latin, les sourcils en broussailles et une paire de moustaches fournies sur un visage arrondi qui lui confèrent une vague ressemblance avec son interlocuteur qui est simplement plus jeune et un tout petit peu plus maigre. Il porte une chemise bleue sur des jeans de la même couleur, sa poche laisse pointer un stylo et ses cheveux montrent les signes d’une calvitie précoce. Il vient de publier un roman inspiré d’ « crime d’honneur » qui a pour protagoniste Cayetano Gentile, jeune fils d’immigrés du sud de l’Italie et son ami d’adolescence du temps où il vivait avec sa famille à Sucre, en Colombie. Il s’intitule Chronique d’une mort annoncée et l’auteur ne sait pas encore qu’on se souviendra de l’incipit comme l’un des plus fulgurants de l’histoire de la littérature.

    « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »

    Angelo MASTRANDREA

  • Encore un air sinistre

    Encore un air sinistre

    Mes paupières s’écartent comme en un bâillement. Je suis vanné, les bras en croix, sur ce matelas dur.

    Il est déjà huit heures vingt-trois d’après les numéros fluorescents du réveil sur la petite table près de la tête du lit. Mille particules de poussière flottent en l’air devant moi. Complètement endormi sur l’oreiller, j’aperçois des cheveux, d’une longueur kilométrique, qui ne peuvent être les miens.

    Mon dos se réchauffe doucement, je le perçois peu à peu, le soleil au milieu des rideaux déteints y contribue. Je me sens lourd et me souviens à peine de la soirée d’hier, ah si, je me rappelle, encore elle, mais cette fois c’était plus…Ah j’ai mal au crâne.

    Il devait être sept heures à peine, la nuit commençait à tomber. Dans la journée, on avait traîné au club, c’est pourquoi à cette heure, on était déjà lessivés. Les vagues de soleil et les cris de la mer ; des aboiements et ton prénom par intervalles pour que tu sortes de l’eau : « Viens on va boire un coup à la Roca, dépêche », j’ai dit à Paula. Non, et j’ai couru chercher la serviette sur la grève. Mes pieds se sont couverts, mouillés de sable encore tiède tandis que je filais vers la chambre louée pour le week-end.

    Salvatore Maldera SATTORI

  • Au Sud de l’équateur

    Au Sud de l’équateur

    regardant l’Atlantique et le ciel, bleu pâle, tandis qu’arrivent et partent les bateaux et que se sont posés un nouveau venu et celle qui l’a précédé, assise sur le balcon avec une tasse de café, j’ai écrit.

    Question

    Comment sous l’odeur du ciel ne pas se fondre

    dans l’immensité d’une soirée malade,

    Journée incrustée dans la rétine du migrant,

    les viscères du cœur chavirent le soleil

    et lui tordent l’estomac incapable d’accueillir

    des temps nouveaux. Moi errant sans but

    ni langue, accroché à mes rêves.

    The Building

    Je me repose sur ce lit où a dormi celle qui m’a précédé rêvant à la pâleur infinie de l’Atlantique et du ciel, je me couche avec l’angoisse de ne pas salir le ciel, cette mer, cet appartement qui a accueilli celle qui m’a précédé, aujourd’hui il a lu celle qui m’a précédé, j’ai écrit en sa fulgurante présence au dixième étage, regardant l’Atlantique et le ciel, bleu pâle, tandis qu’arrivent et partent les bateaux et que se sont posés un nouveau venu et celle qui l’a précédé, assise sur le balcon avec une tasse de café, j’ai écrit sans remords sous la pâleur du ciel et de la mer, celle qui m’a précédé moi toi nouveau venu qui arrives, écris comme elle avant moi, toi qui arrives et es le suivant dans cette Maison des Écrivains de Saint-Nazaire face à l’Atlantique et à l’estuaire de la Loire, j’écris.

    Edwin MADRID

  • Le tunnel vertical

    Le tunnel vertical

    Antécédents

    Bonifacio Almeyda se présentait au club à la tombée du jour et buvait une ou deux grappas, debout au comptoir ; posé, taciturne et légèrement de biais, comme pour rester ouvert à l’entourage malgré son isolement, il parlait à peine et passait inaperçu au milieu des clients qui hurlaient sans arrêt autour des jeux de cartes et des terrains de boules. À vrai dire, dès qu’il sortait, une demi-heure plus tard, trois quarts d’heure tout au plus, on avait bien du mal à conserver de lui un souvenir précis, sans doute en raison du fait qu’il se distinguait peu des personnes vieillissantes que l’on croisait dans ce quartier de gens modestes et d’ouvriers. Je savais qu’il s’appelait Bonifacio Almeyda, non pas qu’il me l’eût dit, car il n’ouvrait la bouche qu’en arrivant et partant afin de lancer un « salut » neutre et générique, mais pour l’avoir appris par le gérant du bar qui savait également que l’homme venait du nord, qu’il logeait seul dans une pension non loin du club et qu’il avait travaillé pour le ministère des Travaux publics.

    Juan Carlos LEGIDO

  • Le mensonge

    Le mensonge

    1.

    Nous sommes dans le hall d’un vieil hôtel particulier bourgeaois d’avant guerre. Les portes-fenêtres donnant sur la terrasse sont toutes fermées et les volets clos. On ne voit donc pas s’il fait jour ou nuit. L’ingénieur est en trainde lire près d’une lampe allumée. La sonnette retentit. L’ingénieur ne bouge pas. Une nouvelle sonnerie. L’ingénieur écoute avec étonnement. Finalement, il se décide, pose ses lunettes et se lève. En route vers la porte, il entend le troisième coup de sonnette. Il n’y comprend rien.

    L’ingénieur : Que se passe-t-il ?

    2.

    Près de la porte. L’action peut se dérouler également en dehors de la scène. Prudemment, l’ingénieur entrouvre la porte. Derrière se tient une jeune femme séduisante. Elle sourit de façon très avenante. L’ingénieur la regarde avec méfiance.

    Catherine : Bonjour, Monsieur

    L’ingénieur : Bonjour, Mademoiselle.

    Un moment de silence. Tous les deux s’examinent

    Vous désirez ?

    Catherine : Je voudrais vous parler.

    L’ingénieur : Il est arrivé quelque chose ?

    Catherine : Non, rien.

    L’ingénieur : Alors, pourquoi voulez-vous me parler ?

    Catherine : Pas ici.

    Michal LAZNOVSKY

  • La première balle

    La première balle

    Saint-Nazaire, août 1988

    Messieurs,

    Je suis arrivé à la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs l’esprit lourd du drame de La Première balle et je l’ai écrit, pour le laisser à votre ville, dès les premiers jours. Dans le même temps, un autre thème me poursuivait : la reconstruction de Saint-Nazaire.

    J’ai cherché des renseignements. Toute documentation ayant été mise à ma disposition, j’ai pris des notes, demandé la photocopie des informations les plus intéressantes pour moi, afin de compléter l’étude que je comptais faire.

    Je suis bientôt arrivé à la conclusion que tout cela ne reflétait que mon intérêt personnel pour l’histoire de Saint-Nazaire. Une histoire que les habitants de la ville doivent savoir par cœur. Quel attrait, quelle nouveauté pouvait avoir pour eux un texte de ce genre ?

    Harry LAUS

  • Building le Bunker

    Building le Bunker

    Building

    Par une fenêtre ouverte sur le port :

    houle de cornemuses et de tambours

    comme bruit de cailloux dans une main d’enfant.

    Écluse

    La rock-musette de la révolution

    gronde dans le parc. Les lampions

    de l’anarchie sont allumés.

    Un tableau d’apparences

    et de disparitions s’agite

    sur les eaux du lac.

    aujourd’hui, le port respire le même calme

    qu’une photographie de noirs

    peinant dans les docks du passé,

    silencieux comme l’herbe dans le vent…

    Qu’allons-nous construire maintenant ?

    Un pont plus grand encore

    allant même jusqu’à Portmouth ?

    Qui a besoin de transatlantiques

    battant pavillon panaméen et finissant

    leurs jours en croisière de luxe

    entre Oslo et Kingston ?

    À une distance sûre du feu

    les chauve souris rapiècent

    leur dessin indépendamment du temps

    le rêve est ainsi : une danse luisante dans l’obscurité.

    Les mains et les pieds alourdis

    des pontons dans la chaleur.

    Peter LAUGESEN

  • Amen et autres récits

    Amen et autres récits

    Berceuse à Jojo

    Des vilains Anglais les bombes

    Sur nos têtes en pluie tombent

    Ne crains rien mon p’tit Jojo

    Dans la cave j’t mettrai au chaud

    Do do l’enfant do…

    À deux au chaud à l’abri

    Dans not’ cave blindée jolie

    Nous serons bien protégés

    De ces horribles Anglais

    Do do l’enfant do…

    Notre douce cave bmindée

    Est très sombre et très mouillée

    Mais un’ semaine a passé…

    Maître Helga Bauer scrutait les yeux azurés et bienveillants de Jojo d’où perlaient de grosses larmes qui éclataient sur le plancher en éclaboussant ces souliers rouges vernis. Jojo tremblait de tout son corps sans cesser de sangloter.

    Hubert KLIMKO

  • Figure du souvenir

    Figure du souvenir

    Vestiges d’images

    À leur arrivée, les voisins sonnent, font des signes, chuchotent, quel âge a votre fille, quatre ou cinq ?, me tapent sur l’épaule, la tête, pincent bras et joues : me font cadeau d’un bélier pour mon emménagement, les cornes tournées vers la raie du milieu, le pelage noir et frisé en plastique recouvert de laine ; demandent dans un murmure si, venant du Levant, je reconnais les animaux du Couchant ? Je le jette derrière le bureau, à côté des monceaux de tartines que je n’ai pas voulu manger pendant que Papa charge ces mêmes tartines sur l’assiette et qu’Edith s’étouffe de rire. Toute en longueur, sa silhouette, pas seulement le nez et la bouche ; les cheveux sont frisés au plus près de la tête, les lunettes sont une cage pour de grands yeux, sombres et doux. On dit qu’elle est d’origine juive, fait courir le bruit qu’elle a séjourné dans un camp de concentration et que, depuis, elle craint les grandes pièces et les vastes endroits, d’où le petit appartement pour une personne. Elle parle peu, fait rouler ses yeux jusqu’au bord de ses lunettes, puis les fait repartir, un jeu de ping-pong ; mais le sourire est large lorsqu’il se pose sur moi.

    Anna KIM