Instant premier
Je marche sur l’étroit sentier qui me conduit à la rivière. Rouge, le ciel crevé de jaunes véloces et de violets profonds. Un nuage
en suspens sur cette lampe nue s’imagine agneau d’or. Au milieu des herbes sauvages, les ongles des étoiles. Limpide est l’arche
des arbres jumeaux amoureux. Et je pense, marchant, des syllabes légères qui de loin me viennent en pluie fine,
le paysage est une ébauche arborant ces syllabes promises à quelques vers pour entraîner l’âme en musique.
traducteur : De A à P
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Miroir aller-retour
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Les pétroglyphes
Parfois , je rêve des pétroglyphes. Alors je les revois comme je les voyais autrefois : des cris sourds, des cicatrices aveugles sur les pierres au bord de la rivière. Mais dans les rêves, c’est différent : la lumière est glauque, bleutée en fait, et les pierres paraissent plus éloignées, plus grandes et poreuses qu’elles ne l’étaient en vérité. Dans les rêves il n’y a pas de moustiques, le courant du ruisseau est silencieux et bien que les grands arbres bordent le lit du cours d’eau, leur présence ne revêt pas l’importance qu’elle avait alors à mes yeux. Leurs feuilles ne susurrent pas, ne vibrent pas non plus sous la caresse du vent. Et l’on n’entend pas les oiseaux, les écureuils ne sautillent pas de branche en branche. C’est comme si tout le sens de la scène était condensé là : dans les cercles concentriques, les lignes ténues qui s’étirent sur les pierres, émettent un murmure et s’éclipsent. Moi je regarde les dessins, les dessins me regardent. C’est un silence privé de paroles et de pensées, une simple distance comme celle d’un poignard. Mais non rien n’y est menaçant. Moi je regarde les dessins, les dessins me regardent. Ils m’interrogent et je les interroge moi aussi. Mais ce ne sont pas des questions ; ce ne sont que ces deux présences – les pétroglyphes et moi – , et un silence tendu entre nous, qui nous rapproche.
Rodrigo SOTO
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Fragments et chants d’adieu
La séduction venue de la sérénité des montagnes, ces personnages dans le paysage, nous ramènent aux Wei, aux Jin. Être assis, désœuvré, pensant au vin, au travail des champs, à la poésie, les regards lointains et la tristesse âcre de l’horizon ne font plus qu’un.
Au-dessus du chant de l’oiseau, coulant entre les gorges du toit pointu d’un clocher de campagne, du bois touché par le premier givre, les cimes étranges d’une terre autre, tel un paravent, se déroulent ; en haut, des herbes fanées et la neige de l’hiver dernier.
Grimper comme Kuafu peiner en vain à la poursuite de la roue lancée des saisons, avant le coucher du soleil, devoir reprendre ce même chemin. L’arc-en-ciel couleur de chair, ce dévoreur de nuages et de lumière, entre au fond du verre à pied. Les sons du luth dont joue l’ermite sur le lac ont brisé l’oie sauvage en son retour. La vigne, femme plante à la peau touchée par le givre, ses larmes qui accueillent-elles ?
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Le cadavre rejeté par la mer à Saint-Nazaire
Il pleuviote. Quelqu’un me heurte avec un « oh ! Pardon, monsieur » puis disparaît en direction de l’escalier. Je n’ai pas la moindre idée de comment j’ai réussi à venir jusqu’ici depuis Paris. La gare est presque vide et peu de temps après, le train est reparti pour La Baule et Le Croisic, je suis seul sur le long quai en béton. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment j’ai réussi à venir jusqu’ici. Je ne me rappelle même plus comment j’ai fait pour descendre du train, ni comment je me suis rendu compte que j’étais arrivé. Il y a des absences. Je n’ai pas le moindre souvenir non plus de mon arrivée à Paris. Je me rappelle par contre très bien d’autres choses. Mais je préfère ne pas, en règle générale j’arrive à contenir ces images. L’une d’elles me vient à présent, alors je prends le sac oblong en nylon brun et me hâte vers la sortie pendant que je focalise sur quelque chose de concret, quelque chose de différent. Si seulement le sac avait été plus lourd. Si seulement j’avais apporté plus d’affaires. Ce n’est pas une valise, plutôt un sac de sport. Il n’y a pour ainsi dire rien dedans. Ridicule.
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Lettre d’un corps étranger
« Votre ville a du souffle ». Elle s’est levée comme dans une intense inspiration à pleins poumons.
Mais a-t-elle ensuite essayé de retenir son souffle ? A-t-elle essayé de faire entrer de plus en plus d’air, au risque d’éclater – devenant de plus en plus bleue. À présent au bord de l’évanouissement ?
Ou bien, obéissant à la logique de cette image, s’est-elle vue contrainte d’expirer et s’est-elle même permis de le faire ? Bien sûr pour faire de la place à une nouvelle inspiration plus vivifiante – plus calme peut-être, mais néanmoins plus sereine, aux poumons fortement développés par ce premier essai d’énergie.
Acceptez-vous la logique de cette image ? Cette logique même tourmentée ?
Les images et leur logique (tourmentée) sont mes instruments propres. Comme le couteau et la viande sont ceux du boucher.
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L’obsession des chaussures
Ton père est allé chez le coiffeur, dit maman. Elle a prononcé ces paroles il y a plus de vingt ans.
Une journée du début de l’automne. Il fait chaud, l’été lézarde à la fenêtre étincelante. Ce jour-là, j’imagine, mon père arrange très logiquement comme toujours le col de son habit, il échange quelques mots avec le gardien au sujet de la réparation de la canalisation d’eau, puis, marchant sur des pétales blancs tombés d’un vieux sophora, il débouche tranquillement en plein soleil.
Le commissariat de police a reçu un mandat de recherche, mais au bout de plusieurs jours il n’a toujours pas donné de nouvelles. Alors, maman entreprend ses propres recherches, elle fouille dans tous les endroits suspects, ligne de chemin de fer ou puits. Elle a découvert, j’imagine, un certain nombre de visages inconnus ; les uns ont de jolies boucles d’oreilles, d’autres ont une bouche incrustée de dents dorées, sur d’autres un air de sempiternelle colère envers les voisins est figé ; mais tous lui sont inconnus. C’est une saison où subitement la population diminue, non à cause d’une guerre, ni du fait de la peste, mais par suite du déferlement d’une tempête politique – tempête qui finira par être oubliée, ou dont le souvenir se déformera.
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Sous pression
On nous emmène en première ligne. Partout, boue et brouillard. Je vois à peine le type devant moi. C’est tout juste si on ne se tient pas les uns aux autres par la ceinture pour ne pas se perdre. Autour de nous, des maisons incendiées. La colonne s’étire le long de palissades branlantes. On patauge dans la bouillasse, qui se colle aux bottes en mottes gluantes. Les lignes les plus belles sont celles qu’on prend pour la première fois. Tout a l’attrait du neuf, de l’inhabituel : tout est super-bandant. Surtout quand on prend la ligne de nuit et que le lendemain, à la lumière du jour, on va réaliser qu’on se trouve à la pointe d’un clou. D’un toit tombent des poutres carbonisées qui grésillent dans la boue. Le terrain est très pentu, on crapahute en dérapant dans l’herbe rendue visqueuse par le brouillard. Au premier qui se casse la gueule, la colonne doit s’arrêter et le gars, invariablement, maudit son propre pays et injurie son président. Quand je pense que cette nuit on va devoir dormir à la belle étoile, j’en ai mal au cul. L’orienteur de la police militaire guide la colonne au sommet d’un piton, autant dire un clou.
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Le désâmement
Tout débuta lorsque les autorités expliquèrent lors d’une émission du service Télévisuel Plurisensoriel que le premier juillet entrerait en vigueur le nouveau système comportementaliste HB3 – HB3 behavorial system. Ce procédé complexe ou système multisensoriel avait eu un énorme succès dans les pays développés dès la fin de la dernière guerre civilisatrice – la guerre K2351 – et plus tard en Naponie grâce à le version adaptée plus précisément, copiée par la Osaki Tsuburu Mitsukoko. Débuta n’est pas vraiment le verbe exact, en effet, dans les pays civilisateurs, des millions de porteurs d’âmes possédaient déjà cet équipement multisensoriel alors que dans les pays en développement les éléments féminins subissaient en bonne et due forme une clitosectomie.
Dans l’Atlantide tiersmondiste, Monsieur Feliciano Burkenheimer – de souche allemande mais élevé dans le tiersmonde – faisait figure de pionnier. Cela faisait des mois que, deux ou trois fois par semaine, pour aller acheter son poisson frit il essayait de laisser son instrument dans un coffre.
