traducteur : De A à P

  • Rives, rivages, la mer

    Rives, rivages, la mer

    À peu près ceci : Une femme se traîne dans un champ de friches durci par le gel, elle tient deux enfants par la main, qu’elle tire derrière elle. De temps à autre, elle s’immobilise. Peut-être tombe-t-elle à genoux pour ouvrir largement les bras et serre les deux enfants contre elle. Elle s’immobilise telle une pietà. Les enfants sont silencieux, dociles, raisonnables, l’un a trois ans, l’autre cinq. La femme se relève, trébuche, se rattrape, la rive n’est pas très loin. Cette rive décrit une large courbe, elle est plate. Ils l’atteignent. Ils s’immobilisent. La femme s’immobilise. Puis une agitation parcourt son corps enveloppé dans un manteau de drap fin, c’est comme une secousse qui envoie sa tête vers le ciel. Elle rassemble ses forces pour mieux tenir les enfants par la main, elle resserre ses doigts sur les leurs et commence à marcher dans l’eau où les deux enfants dociles et muets ne tardent pas à disparaître devant elle, et puis le silence se referme sur le fleuve, peut-être des blocs de glace glissent-ils sur les corps, de sorte que ces derniers ne remontent pas à la surface avant l’estuaire du fleuve, avant la mer, avant la fin.

    Gerd Peter EIGNER

  • Poèmes de Saint-Nazaire

    Poèmes de Saint-Nazaire

    chaque fumée bleue accédant au code dans le maïs

    préserve chaque arbre surgi dans l’explosion

    chaque rizière à caractère régional au sein de la langue

    préserve le bruit du coup de fusil resté dans les poumons

    chaque champ de blé de la chevelure noire en piqué

    préserve chaque visage tatoué

    préserve la langue maternelle au milieu des scories

    préserve le Nord transpercé dans la douleur

    préserve la Grande Muraille fendue par les nuages d’hiver

    préserve dans les slogans la déviance prolongée de

    l’imperfection bucolique des ces monts, de cette eau,

    le rapt pur préserve la résistance pure

    Duo Duo

  • Dix-sept diptyques en prose

    Dix-sept diptyques en prose

    À l’heure du déjeuner j’avais vu des peintures d’Henri Rousseau, le douanier comme on l’appelait : il y avait là un tableau représentant un paysan sur le chemin du retour, le long d’un mur, si bien que je me demandai d’où il pouvait venir – je m’étais ensuite, dans la pièce où je me reposais, abandonné au sommeil, ç’avait été un doux abandon, avait été d’une petite pension la chambre onze dont la fenêtre donnait par-dessus les toits vers les maisons à colombage de la ville : le soir, j’allai dans une auberge où l’on me désigna une table à laquelle étaient déjà installés des clients, deux et une à un ange pareille, avec qui je mangeai, qui ensuite m’accompagna, à un concert – c’était la Messe en mi mineur d’Anton Bruckner et malgré le carême on chantait le Gloria, remarqua ma compagne.

    Michael DONHAUSER

  • Une chambre à soi à Saint-Nazaire

    Une chambre à soi à Saint-Nazaire

    J’arrivai à Saint-Nazaire une nuit de novembre. J’ouvris la porte du balcon de l’appartement et je fus éblouie par l’éclat des lumières du port : lueurs vives des grues, scintillements d’invisibles bateaux glissant sur la mer, pulsations phosphorescentes du phare d’en face. Le vent me décoiffa puis déposa sur mes lèvres un baiser salé.

    Je ne parvins pas à trouver le sommeil, je suis habituée à dormir sur un matelas dur, mon nouveau lit est mou, creux, inutilement conjugal. Il garde la mémoire des corps, des amours, des insomnies et même des rêves de ses précédents occupants, il est fatigué de supporter le poids de tous ces souvenirs.

    Giancarla DE QUIROGA

  • L’océan autour de Milan

    L’océan autour de Milan

    L’océan là-devant là devant

    comme une idée d’aplomb

    ou une hémoptysie

    dans le plus court intervalle entre les tempes.

    Le gris souffre. Le gris n’est pas une couleur

    mais un retournement, c’est scruter par terre

    l’absolue moitié de toute chose, plier en quatre

    les planètes de la fortune

    qui nous donnent une limite au fond de la poche,

    de même qu’en hiver cette rangée de maisons

    signifie marcher côte à côte, être en hiver.

    Milo DE ANGELIS

  • Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Pourquoi une odyssée ?

    La première impression de Saint-Nazaire, liée au bonheur d’être dans un port de mer, a été celle d’une Odyssée contemporaine. Il y avait là des éléments maritimes et légendaires, l’aventure de la « petite Californie » et sa destruction, la renaissance ex novo , et la présence, sur le port, de cyclopes de fer et de ciment à demi aveugles, semblables à Polyphène aux nombreuses paroles indéchiffrables. Il y avait les traces du voyage qui remplaçaient celles d’une histoire à demi détruite, occultée, invisible : le voyage et sa fluidité, le départ pour la mer, l’étendue de la soif océanique, la nécessité de la métamorphose, les souvenirs et le mélange des vies, les angoisses et les nostalgies des lieux, l’expérience du mouvement et le besoin de terre ferme, le pays des Lestrygons et les Sirènes, et Circé, et lîle des Phéaciens, une Trois détruite, une Ithaque à reconquérir.

    Rosita COPIOLI

  • Inoubliables soirées

    Inoubliables soirées

    Une fois par mois le fils de la chanteuse de tangos allait écouter sa mère dans un vieux théâtre de l’avenue Marailas.

    La chanteuse de tangos se produisait dans une tenue sobre et insolente, traversait la scène en diagonale jusqu’au point doré où les effets d’acoustique neutralisaient ses graillements furtifs. Elle commençait souventle récital avec Quizá porque me miras.

    Le fils de la chanteuse de tangos était surpris lorsque au milieu du morceau habituel, sa mère débutait par Alborada. Cependant, un soupçon d’angoisse venait troubler la joie liée à son étonnement. Craignant que ce changement ne fût le fruit d’une désorientation, il redoutait qu’à compter de cet instant, la chanteuse ne confondît les paroles des différents morceaux.

    Marcelo COHEN

  • Cinq

    Cinq

    Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.

  • Les corps de l’été

    Les corps de l’été

    C’est bien d’avoir de nouveau un corps, même si c’est un gros corps de femme que personne ne veut, et de marcher sur le trottoir en sentant la rugosité du monde. La chaleur sature la peau. les yeux se ferment : il y a encore peu de temps, aucune lumière ne me comblait. J’aime aussi tousser jusqu’à être rauque ; retourner dans ma chambre et sentir les vêtements sales.

    Les enfants de Théo m’aident à faire mes premiers pas. Ils portent la batterie, marchent et rient en tournant sur eux-mêmes. Le trajet va de la maison à l’angle, aller-retour. Quand nous arrivons au bout les enfnts font la fête. je passe la main sur la tête du petit et lui dis « qu’ils sont vibrants tes cheveux » ; je trouve ma voix bizarre.

    Martín Felipe CASTAGNET

  • Chacun s’affole à sa manière

    Chacun s’affole à sa manière

    Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.

    Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.

    Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…

    Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.

    Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.