zone géographique : Amérique du Sud

  • Estuaire

    Estuaire

    Denise compara les cartes anciennes du livre à un plan récent. Là où maintenant se trouvait le lycée expérimental de Saint-Nazaire était mentionné l’Académie des miracles. Elle prit une photo de la carte, appliqua un filtre à l’image et la partagea. Elle reçut aussitôt quantité de messages et des questions. Elle ne raconta pas très honnêtement comment le livre s’était retrouvé entre ses mains. Ce matin-là, elle était sortie du lycée comme d’habitude. Elle rentrait chez elle quand elle vit une créature étrange adossée à la façade du Grand Café. Denise présuma qu’il s’agissait d’une Vierge en voyant son mateau rouge, son auréole brillante et le cœur sanglant sur sa poitrine. Elle fut un peu plus décontenancée par la couleur verte de sa peau et les tentacules autour du cœur d’où s’échappait une fumée noire. En guise de salut, la Vierge agita une tentacule et se présenta : elle était Marie de l’Étrange.

  • Les petits miroirs

    Les petits miroirs

    I.

    Ton futur est une plage faite de traces façonnées. Quand tu marches, plutôt que faire simplement des pas, tu accomplis. Tu obéis à quelque chose d’écrit à l’avance par des pas qui, bien qu’ils ne soient pas les tiens, se transforment en destin à mesure que tu traverses le miroir de sable.

    II.

    Au fond le bonheur te fait mal ; tu sais qu’il passera et survivra comme ces étoiles qui éclairent encore, décapitées.

    III.

    Ta peau fait taire le débordement de tout un air vivant. Sur elle s’est fragilement cristallisé un linceul paisible qui veille, en le protégeant, sur le tiède abîme du sang, le vertige revêche du temps.

    Eduardo BERTI

  • Méditations de Saint-Nazaire

    Méditations de Saint-Nazaire

    Apparemment l’acte d’écrire en Amérique latine se produit plus ou moins consciemment sous l’effet d’une double malédiction, le sous-développement et l’exotisme. Nous ne sommes pas européens, mais nous avons été « découverts » (mis sur la carte de l’Occident) par les Européens. Très longtemps, l’Amérique latine fut pour l’Europe cette contrée magique et sauvage où l’on pouvait encore admirer des animaux mythologiques, des paysages éblouissants, des fontaines de jouvence, de hommes qui marchaient la tête sous le bras (une preuve de plus qu’ils ne s’en servaient pas), et qui se protégeaient du soleil avec un pied gigantesque qu’ils soulevaient et déployaient à la façon d’une ombrelle ou d’une bâche.

    Reinaldo ARENAS

  • Nouvelles impressions du petit Maroc

    Nouvelles impressions du petit Maroc

    Chaque matin pour me rendre au Petit Maroc, je dois franchir un pont mobile qui se lève et s’abaisse, non pas bien sûr à mon intention mais à celle des bateaux qui ont choisi d’entrer dans un rectangle d’eau, le « bassin » ; or, dès que je pénètre sur cette sorte d’île, je découvre un réseau de cafés – l’un d’eux se nomme le Pont Levant – qui pourrait boucler l’infime traversée inaugurée par le passage du pont ou bien fermer la parenthèse, pour employer une tournure de langue enfin appropriée. Mais je ne suis jamais entré au Pont Levant ; je vais plus loin, au Café de la Loire, le dernier, le plus proche du front extérieur de l’île et je m’assieds près de larges baies latérales qui m’offrent une vue sur le fleuve, la Loire, où passent de grands et lents navires sans qu’aucun pont se lève.

    César AIRA

  • La guerre n’est pas finie

    La guerre n’est pas finie

    La mort, pour Orlando, c’est comme être couché au fond d’un cratère lunaire, à regarder l’espace noir, très noir, sans jamais pouvoir se lever, être pour l’éternité derrière toutes les fenêtres, s’ouvrir à la nuit noire sans étoiles, glace noire qui gèle les artères, alors il sent la chair de poule envahir ses jambes et le vertige le gagner, lui comprimant l’aine et il serre le fusil qui maintenant fait partie de son corps un second cœur qui le maintient en vie, une dimension supérieure à la sexualité mise à l’épreuve dans chaque parcelle de sueur et de peur que répriment tous les hommes de la brigade, même les chefs, et il se demande ce que, putain, il est venu faire ici, comment du jour au lendemain on a pu lui arracher sa liberté – comme un vêtement déchiré en pleine rue – ces rues fantômes peuplées de nébuleux amis aux cheveux longs et de jeunes filles hivernales dans le cinéma Yara, que le hasard plaçait à côté de lui, qui brandissait des guitares imaginaires, battant la mesure à grands coups de tignasse….

    Raul AGUIAR

  • Bien loin de Marienbad

    Bien loin de Marienbad

    Il est huit heures du soir ; il n’y a personne à la gare.

    Non, ce n’est pas exact. Pour être précis, le TGV arrie ponctuellement à vingt heures et sept minutes – et il n’y a rien de plus ponctuel qu’un TGV, sauf peut-être l’omnibus suédois de Kungshambra, il y a si longtemps, est-ce que ça va continuer ainsi ? – donc il est bien huit heures du soir, un peu plus mais à peine. S’il importe toutefois de savoir l’heure à laquelle tout cela commence.

    Caio Fernando ABREU