zone géographique : Amérique du Sud

  • Faux papiers

    Faux papiers

    Dédale ou lambeau

    Dès le matin, la journée s’était annoncée brumeuse et les mouettes piaillaient pressentant la tempête. Son esprit troublé par le temps et le désarroi de semaines de solitude le poussa à parcourir à pied la distance qui va de son domicile temporaire à la tour que les autochtones connaissent sous le nom du Vieux Môle. C’était le dernier jour de sa résidence à Saint-Nazaire et il avait pris l’habitude de faire ses adieux, chaque fois, pour toujours.

    Il avait des choses à dire et quoi de mieux que de parler aux pierres de la digue. Il s’assit sur les rochers et regarda voler les mouettes, celles-là mêmes peut-être qui nichaient sur le balcon, à l’arrière de l’appartement. Le son de binious accompagnait la lente tombée de la nuit, un crépuscule d’été qui n’en finissait pas.

    Mirta YÁÑEZ

  • Terre trois fois maudite

    Terre trois fois maudite

    L’ultime saison du pôle3 mars 1934

    Outre que j’ignore ton adresse, je n’ai pas le courage de t’envoyer une lettre. Je pourrais vérifier où tu habites, mais je ne veux pas m’exposer à la curiosité de nos amis communs, j’ai en effet perdu tout contact avec eux depuis que tu es parti. Pourquoi prendrais-je la peine de te faire parvenir ces quelques lignes, puisque tu n’as jamais répondu aux lettres et télégrammes que je t’ai envoyés pour savoir comment tu allais ? jamais je ne te pardonnerai ces longues années sans aucune nouvelle de toi.

    Je suis coupable de t’avoir fait venir dans ce pays qui nous a fait tant de mal. Je n’aurais jamais dû te proposer, dès notre rencontre, de m’y accompagner. Ce fut le premier de toute une série de malentendus qui allaient nous rapprocher pour ensuite nous séparer. À Paris, nos longues conversations portaient sur les voyages que nous ferions ensemble.

    César Ramiro VÁSCONEZ

  • Saint-Nazaire

    Saint-Nazaire

    Saint-Nazaire

    Appartement avec vue sur la mer. Vivre au bord de la mer : personne ne vit au bord de la mer mais au bord de la terre, du côté de la terre. L’arbre et le phare que je vois de ma fenêtre prouvent que l’on veut partout mettre des murs et des racines dans la mer.

    Tous nous pensons à un arbre, à un phare, avant de nous enfoncer dans la mer.

    Andres UNGER

  • Néréides à nu

    Néréides à nu

    Lettre à Hugo

    Du fond des temps lointains, les lumière blanches que je voyais le soir depuis le train en marche revinrent d’un pas discret. C’était les lumières de l’usine Dalmine Siderca que l’on apercevait, je ne sais plus à quel moment, pendant le trajet de Rosario à Buenos Aires. Dans l’après-midi du port de Saint-Nazaire, les lumières rendent à celles-là l’opacité de l’oubli. La comparaison est une des obsessions de celui qui laisse son pays. Impossible de l’éviter, même quand on le sait. Les lumières qui a huit heures du matin de cet automne meurent dans le port, prennent la nuit venue diverses couleurs : vert, bleu, orange, rouge, blanc et l’eau les reçoit pour les transformer en reflet. Toutes ensemble, sur fond de ville et de fumée des cheminées de l’arsenal, elles offrent le spectacle étrange et beau que l’on peut seulement contempler depuis cet édifice, le plus haut de toute la zone.

    Noemí ULLA