Pourquoi une odyssée ?
La première impression de Saint-Nazaire, liée au bonheur d’être dans un port de mer, a été celle d’une Odyssée contemporaine. Il y avait là des éléments maritimes et légendaires, l’aventure de la « petite Californie » et sa destruction, la renaissance ex novo , et la présence, sur le port, de cyclopes de fer et de ciment à demi aveugles, semblables à Polyphène aux nombreuses paroles indéchiffrables. Il y avait les traces du voyage qui remplaçaient celles d’une histoire à demi détruite, occultée, invisible : le voyage et sa fluidité, le départ pour la mer, l’étendue de la soif océanique, la nécessité de la métamorphose, les souvenirs et le mélange des vies, les angoisses et les nostalgies des lieux, l’expérience du mouvement et le besoin de terre ferme, le pays des Lestrygons et les Sirènes, et Circé, et lîle des Phéaciens, une Trois détruite, une Ithaque à reconquérir.
année de publication : Années 1990
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Odyssée au miroir de Saint-Nazaire
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Inoubliables soirées
Une fois par mois le fils de la chanteuse de tangos allait écouter sa mère dans un vieux théâtre de l’avenue Marailas.
La chanteuse de tangos se produisait dans une tenue sobre et insolente, traversait la scène en diagonale jusqu’au point doré où les effets d’acoustique neutralisaient ses graillements furtifs. Elle commençait souventle récital avec Quizá porque me miras.
Le fils de la chanteuse de tangos était surpris lorsque au milieu du morceau habituel, sa mère débutait par Alborada. Cependant, un soupçon d’angoisse venait troubler la joie liée à son étonnement. Craignant que ce changement ne fût le fruit d’une désorientation, il redoutait qu’à compter de cet instant, la chanteuse ne confondît les paroles des différents morceaux.
Marcelo COHEN
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Cinq
Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.
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La mise en corps
La personne
Si je regarde dans le miroir et que je remue la main droite, par exemple si j’écris, je vois dans ce miroir un homme qui remue la main gauche et exécute avec elle des mouvements semblables aux miens. Il exécute des mouvements, et ma réflexion seule en découvre le sens. Je suis devenu qui je suis par mimétisme, parce que je pastiche l’homme du miroir tout en réfléchissant aux choses qu’il me fait accroire. Je est (d’où viens-je ? au moins autant du miroir que de tout ce qu’il réfléchit et qui se réfléchit en lui) entré dans ce corps par le truchement du miroir. Et depuis, je peux (peut) me (se) nommer je – chacun d’entre nous, hormis certains cas tragiques, peut se nommer je, avec les conséquences toujours plus fatales que cela suppose.
Buster C. DANIELS
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Homme sans mots
Jamais il n’aurait cru la recevoir un jour. Il est vrai qu’il l’avait attendue comme on attend l’entrée du dernier bateau dans un port ou l’ultime chance de se libérer du siège d’une armée. Mais, cette invitation, il l’avait espérée, simplement parce qu’il la voulait, parce qu’il en avait besoin pour être stimulé.
Comme tous les écrivains il avait une mère et comme presque tous un pays. Et il désirait se défaire, ne fût-ce que provisoirement, de ces deux liens qui n’en faisaient qu’un et l’étranglaient. Sacrée besogne, surtout pour quelqu’un comme lui.
Il se lève, éteint sa cigarette, se rassoit, se relève, sort, arpente la place à l’autre bout de la rue, revient chez lui, s’occupe de sa mère, lit la page de catastrophes quotidiennes dans le journal, sort de nouveau, se rend chez Julia, revient par la rambla en scrutant l’horizon, prépare le repas de sa mère, écrit quatre heures durant, avale un café, allume une cigarette, place une couverture sur les pieds de sa mère, se couche, fume une autre cigarette dans le noir et se dit, pour la énième fois, qu’un écrivain habitant au dernier étage du monde est immanquablement voué à l’oubli.
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Les momies de la plage
À Saint-Nazaire
des bateaux pour l’heure
des navires qui furent
des bâtiments prêts à appareiller
des quais en longues rangées
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Méditations de Saint-Nazaire
Apparemment l’acte d’écrire en Amérique latine se produit plus ou moins consciemment sous l’effet d’une double malédiction, le sous-développement et l’exotisme. Nous ne sommes pas européens, mais nous avons été « découverts » (mis sur la carte de l’Occident) par les Européens. Très longtemps, l’Amérique latine fut pour l’Europe cette contrée magique et sauvage où l’on pouvait encore admirer des animaux mythologiques, des paysages éblouissants, des fontaines de jouvence, de hommes qui marchaient la tête sous le bras (une preuve de plus qu’ils ne s’en servaient pas), et qui se protégeaient du soleil avec un pied gigantesque qu’ils soulevaient et déployaient à la façon d’une ombrelle ou d’une bâche.
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Nouvelles impressions du petit Maroc
Chaque matin pour me rendre au Petit Maroc, je dois franchir un pont mobile qui se lève et s’abaisse, non pas bien sûr à mon intention mais à celle des bateaux qui ont choisi d’entrer dans un rectangle d’eau, le « bassin » ; or, dès que je pénètre sur cette sorte d’île, je découvre un réseau de cafés – l’un d’eux se nomme le Pont Levant – qui pourrait boucler l’infime traversée inaugurée par le passage du pont ou bien fermer la parenthèse, pour employer une tournure de langue enfin appropriée. Mais je ne suis jamais entré au Pont Levant ; je vais plus loin, au Café de la Loire, le dernier, le plus proche du front extérieur de l’île et je m’assieds près de larges baies latérales qui m’offrent une vue sur le fleuve, la Loire, où passent de grands et lents navires sans qu’aucun pont se lève.
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Bien loin de Marienbad
Il est huit heures du soir ; il n’y a personne à la gare.
Non, ce n’est pas exact. Pour être précis, le TGV arrie ponctuellement à vingt heures et sept minutes – et il n’y a rien de plus ponctuel qu’un TGV, sauf peut-être l’omnibus suédois de Kungshambra, il y a si longtemps, est-ce que ça va continuer ainsi ? – donc il est bien huit heures du soir, un peu plus mais à peine. S’il importe toutefois de savoir l’heure à laquelle tout cela commence.
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Revue n°3
Sommaire
Roque Dalton Le pays Manlio Argueta Siglo de O(g)ro Miguel Huezo Mixco Contrées Alvaro Menen Desleal La genèse selon Pascal Horacio Castellanos Moya Un petit carnet de notes Alfonso Kijadurias Es cara musa Rafael Menjivae Ochoa Fade-out Jacinta Escudos L’homme de la première fois Nicole Zand Écrivains du maelström Alexandre Topchian L’histoire du zéro Perdj Zeytountsian 1915 Rouben Hakherdian Poèmes Aka Morchiladze Voyage au Karabagh Lacha Bugadze Le coffre Kote Djandieri L’invitation au cinéma Mamuka Lekiachvili Poèmes Zaïra Arsenichvili Requiem pour basse, soprano et sept instruments Shaïn Sinaria Requiem Aeternam Ramiz Rovchan Poèmes Prix S.T Dupont-meet 1999 Rodrigo Soto Heurs et malheurs du fabricant de jouets Quince Duncan Une chanson dans le petit matin Eleni Sikelianos Poèmes Wanda Ramos Cheminements Claude Ollier Fleur fusée Sergio Ramirez Allocution