La pierre de fondation
Descendant de la montagne, j’emportai la pierre de fondation sur mon dos. Trempé de sueur, le visage radieux, j’avance vers le bûcher qui se consume et, au vu de tous les présents, – les larbins, les maîtres, la foule, les niais, les vagabonds, les meurtriers, les salauds et les voleurs – je lance la pierre que j’avais sur le dos
droit
au milieu du bûcher,
c’est à dire au milieu de la haine,
et, poussant un soupir de soulagement, je dis :
– Ici je commence à bâtir !
traducteur : De P à Z
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Sarajevo et le soleil se couche
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Saint-Nazaire
Saint-Nazaire
Appartement avec vue sur la mer. Vivre au bord de la mer : personne ne vit au bord de la mer mais au bord de la terre, du côté de la terre. L’arbre et le phare que je vois de ma fenêtre prouvent que l’on veut partout mettre des murs et des racines dans la mer.
Tous nous pensons à un arbre, à un phare, avant de nous enfoncer dans la mer.
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Néréides à nu
Lettre à Hugo
Du fond des temps lointains, les lumière blanches que je voyais le soir depuis le train en marche revinrent d’un pas discret. C’était les lumières de l’usine Dalmine Siderca que l’on apercevait, je ne sais plus à quel moment, pendant le trajet de Rosario à Buenos Aires. Dans l’après-midi du port de Saint-Nazaire, les lumières rendent à celles-là l’opacité de l’oubli. La comparaison est une des obsessions de celui qui laisse son pays. Impossible de l’éviter, même quand on le sait. Les lumières qui a huit heures du matin de cet automne meurent dans le port, prennent la nuit venue diverses couleurs : vert, bleu, orange, rouge, blanc et l’eau les reçoit pour les transformer en reflet. Toutes ensemble, sur fond de ville et de fumée des cheminées de l’arsenal, elles offrent le spectacle étrange et beau que l’on peut seulement contempler depuis cet édifice, le plus haut de toute la zone.
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Autobiographie prudente
Coupe
Je m’identifie dans le passé, regardant le miroir où un duvet ombrait mes lèvres et un mètre cinquante de haut me soumettait à la beauté troublée d’un corps en croissance.
La chambre était une cachette où je me laissais imbiber par le mélange de la lumière de la lampe avec la cendre de la lumière extérieure en ce premier hiver de ma vie.
Avec mon père à Nacala et la voix stridente de ma mère remplissant la maison de son désespoir, le destin était soit une coupe brisée soit une coupe vide.
Paulo TEIXEIRA
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Chronique d’un malheur annoncé
Au terme d’une longue attente, l’année 1980 fut pour tout le peuple soviétique une source de fierté. La toute-puissante URSS tendait les bras aux sportifs du monde entier. Au plus fort de la guerre froide, le pays des Soviets accueillait les jeux Olympiques.
L’âme frémissante, les hommes du pays suivaient les préparatifs de cette grande fête du sport. Discussions, pronostics, supputations et paris allaient bon train, quels que fussent la discipline, l’équipe ou le champion.
Les femmes du pays n’étaient pas moins excitées : à l’approche des Olympiades, boutiques et magasins se trouvaient bien mieux achalandés. On vit apparaître sur les étals des produits et marchandises tout à fait introuvables jusque-là.
Shaïn SINARIA
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Livre pour mon frère
Va
Pile et essuie la lumière pure.
Entre dans la lumière pure.
Elle est là et claque comme un pavois.
Agenouille-toi.
Nulle refonte n’est nécessaire.
Elle est partout, dans l’humide.
Dans la blanche branchie du fil argenté.
Il existe un dicton : il te berce.
Tu peux te faire un petit nez de lumière.
Qui respirera les bateaux, les tombes et l’air,
la paroi d’un nous blanc.
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Big business
… Lorsque le millionnaire Koleff téléphona, j’étais en pleine dépression. Le roman sur l’Allemagne se traînait comme un vers. Ça ne marchait pas et basta. Ce n’est pas que cela puisse me troubler : le problème de l’immortalité ne me tourmente pas particulièrement, mais tout de même…
Marie, enceinte jusqu’aux oreilles, me regardait d’un air compréhensif et déposait chaque matin une bouteille de bière sur mon bureau. Rien n’y faisait. Je m’arrachais les cheveux, froissais des feuilles, distillais une atmosphère de génie : rien ne peut tromper Marie. Elle sait à quoi s’en tenir avec mon âme mystique de slave. Elle est docteur en études slaves. Elle a lu Dostoïevsky, le diable l’emporte.
En réponse, Marie s’asseyait devant son ordinateur et, un instant plus tard, de son coin parvenait « tac-tac-tac-tac… tac-tac-tac-tac… » six heures, sept heures durant ! C’est alors que tout à coup, Koleff téléphone.
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Algues noires
Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.
Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.
Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.
Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.
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Les rescapés de la patience
Téhéran
D’un toit à l’autre
Dans la congestion du bruit
Personne ne cogne sur les boîtes métalliques
Il faut organiser un nouveau Zâr
Pour traiter cet épileptique ancien
Les pleurs n’ont pas goût de raisin
Dans le Guézél-Héssâr des rues
Les condamnés à perpétuité vacillent
D’un fumoir à un lit
Nulle conciliation des corps entre Mah-âbâd et Tchâh-bahâr
Il ne reste plus rien à couper dans ce spectacle
Je soupçonne la capitale de répéter sans fin
Le film de la semaine
Je soupçonne les Peykâns blanches, les bruits de pas
Le Carré des Damnés qui célèbre les noces
des jeunes arrivants
Je voudrais fuir mes noces avant l’aube
Aucun lieu pour me cacher.
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Je t’interpelle dans la nuit
Je suis là, dans la nuit, dans ma propre nuit où je suis entrée comme on entre dans une tente… Ici, c’est une chambre couleur ambre éclairée par la lumière crue d’une ampoule, entièrement recouverte de papiers. Le papier, le mot, la lettre, le signe, l’icône, le symbole… Sans souvenirs, sans être humain. Plutôt que d’éclairer, la lumière, couleur or, semble encadrer l’obscurité, appeler les ombres pour les entasser dans des coins déserts. Sept tasses refroidies encerclent mon silence et des cendriers débordants. Je me sens comme les vestiges d’une époque révolue depuis longtemps, entourée de papiers qui s’élèvent de tous bords. Ceci est un sentiment amer, aussi dense que la mare de café et lorsque je l’éclaire par la lumière des mots, il appelle une ombre plus grande encore que lui-même : ma solitude …