traducteur : De P à Z

  • Autobiographie prudente

    Autobiographie prudente

    Coupe

    Je m’identifie dans le passé, regardant le miroir où un duvet ombrait mes lèvres et un mètre cinquante de haut me soumettait à la beauté troublée d’un corps en croissance.

    La chambre était une cachette où je me laissais imbiber par le mélange de la lumière de la lampe avec la cendre de la lumière extérieure en ce premier hiver de ma vie.

    Avec mon père à Nacala et la voix stridente de ma mère remplissant la maison de son désespoir, le destin était soit une coupe brisée soit une coupe vide.

    Paulo TEIXEIRA

  • Chronique d’un malheur annoncé

    Chronique d’un malheur annoncé

    Au terme d’une longue attente, l’année 1980 fut pour tout le peuple soviétique une source de fierté. La toute-puissante URSS tendait les bras aux sportifs du monde entier. Au plus fort de la guerre froide, le pays des Soviets accueillait les jeux Olympiques.

    L’âme frémissante, les hommes du pays suivaient les préparatifs de cette grande fête du sport. Discussions, pronostics, supputations et paris allaient bon train, quels que fussent la discipline, l’équipe ou le champion.

    Les femmes du pays n’étaient pas moins excitées : à l’approche des Olympiades, boutiques et magasins se trouvaient bien mieux achalandés. On vit apparaître sur les étals des produits et marchandises tout à fait introuvables jusque-là.

    Shaïn SINARIA

  • Livre pour mon frère

    Livre pour mon frère

    Va

    Pile et essuie la lumière pure.

    Entre dans la lumière pure.

    Elle est là et claque comme un pavois.

    Agenouille-toi.

    Nulle refonte n’est nécessaire.

    Elle est partout, dans l’humide.

    Dans la blanche branchie du fil argenté.

    Il existe un dicton : il te berce.

    Tu peux te faire un petit nez de lumière.

    Qui respirera les bateaux, les tombes et l’air,

    la paroi d’un nous blanc.

    Tomaž ŠALAMUN

  • Big business

    Big business

    … Lorsque le millionnaire Koleff téléphona, j’étais en pleine dépression. Le roman sur l’Allemagne se traînait comme un vers. Ça ne marchait pas et basta. Ce n’est pas que cela puisse me troubler : le problème de l’immortalité ne me tourmente pas particulièrement, mais tout de même…

    Marie, enceinte jusqu’aux oreilles, me regardait d’un air compréhensif et déposait chaque matin une bouteille de bière sur mon bureau. Rien n’y faisait. Je m’arrachais les cheveux, froissais des feuilles, distillais une atmosphère de génie : rien ne peut tromper Marie. Elle sait à quoi s’en tenir avec mon âme mystique de slave. Elle est docteur en études slaves. Elle a lu Dostoïevsky, le diable l’emporte.

    En réponse, Marie s’asseyait devant son ordinateur et, un instant plus tard, de son coin parvenait « tac-tac-tac-tac… tac-tac-tac-tac… » six heures, sept heures durant ! C’est alors que tout à coup, Koleff téléphone.

    Victor PASKOV

  • Algues noires

    Algues noires

    Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.

    Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.

    Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.

    Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.

    Alberto NESSI

  • Les rescapés de la patience

    Les rescapés de la patience

    Téhéran

    D’un toit à l’autre

    Dans la congestion du bruit

    Personne ne cogne sur les boîtes métalliques

    Il faut organiser un nouveau Zâr

    Pour traiter cet épileptique ancien

    Les pleurs n’ont pas goût de raisin

    Dans le Guézél-Héssâr des rues

    Les condamnés à perpétuité vacillent

    D’un fumoir à un lit

    Nulle conciliation des corps entre Mah-âbâd et Tchâh-bahâr

    Il ne reste plus rien à couper dans ce spectacle

    Je soupçonne la capitale de répéter sans fin

    Le film de la semaine

    Je soupçonne les Peykâns blanches, les bruits de pas

    Le Carré des Damnés qui célèbre les noces

    des jeunes arrivants

    Je voudrais fuir mes noces avant l’aube

    Aucun lieu pour me cacher.

    Grânâz MOUSSAVI

  • Je t’interpelle dans la nuit

    Je t’interpelle dans la nuit

    Je suis là, dans la nuit, dans ma propre nuit où je suis entrée comme on entre dans une tente… Ici, c’est une chambre couleur ambre éclairée par la lumière crue d’une ampoule, entièrement recouverte de papiers. Le papier, le mot, la lettre, le signe, l’icône, le symbole… Sans souvenirs, sans être humain. Plutôt que d’éclairer, la lumière, couleur or, semble encadrer l’obscurité, appeler les ombres pour les entasser dans des coins déserts. Sept tasses refroidies encerclent mon silence et des cendriers débordants. Je me sens comme les vestiges d’une époque révolue depuis longtemps, entourée de papiers qui s’élèvent de tous bords. Ceci est un sentiment amer, aussi dense que la mare de café et lorsque je l’éclaire par la lumière des mots, il appelle une ombre plus grande encore que lui-même : ma solitude …

    Asli ERDOGAN

  • Jours de Faulkner

    Jours de Faulkner

    L’irritation s’insinuait comme un léger mal de tête, sans que le mouvement monotone des hélices, qui laissaient à l’arrière des moteurs une tache grisâtre, ronde et uniforme, n’en fût vraiment la cause. Ce n’était pourtant pas une musique agréable à ses oreilles, au contraire : le bruit entretenait en lui le malaise qui, pour une raison quelconque, rendait plus aiguê la sensation d’un subtil décalage dans les phrases échangées à la hâte avec l’hôtesse de l’air, à qui il renvoyait de temps à autre un solitaire thank you.

    Par la fenêtre, on pouvait voir au-dehors un morceau trouble, imprécis, presque tout noir, de paysage ; comme une toile de fond, dont l’aile et sa paires d’hélices auraient été le centre. Vous ne voulez pas vous reposer. Non, vraiment, non. Il remercia pour la deuxième fois l’hôtesse de l’air qui lui proposait de l’accompagner jusqu’à la cabine de repos des passagers. Comme elle avançait d’un pas très léger, discret, il remarqua la broche dorée sur le chapeau bleu triangulaire, où brillait, au milieu de deux ailes stylisées, le symbole de la compagnie.

    Antônio DUTRA

  • Missels

    Missels

    Un chien-renard apparut et il entra dans la ronde. Il avait un long museau ; il trotta un peu et il vola un œuf de ceux qui étaient sur le bord de la fenêtre, pour offrir. Il l’emporta en le tenant dans la gueule, mais sans serrer les dents. Il revint en chercher un autre, et un autre encore. Il les emportait et il revenait dans le noir, juste avant l’aube. Il travaillait prudemment avec son long museau, humide et effilé comme un phallus. C’est ainsi qu’il emportait – mais où ? – les œufs de Pâques, qui étaient de plusieurs couleurs. Blancs ceux des poules ordinaires. Gris, en pointillé, très fins, la plupart ; à l’intérieur – on le sut parce qu’un œuf se cassa – il y a avait des gazes et une couche de crème. Et les œufs rouges de toujours, les plus éloquents.

    Marosa DI GIORGIO

  • La mise en corps

    La mise en corps

    La personne

    Si je regarde dans le miroir et que je remue la main droite, par exemple si j’écris, je vois dans ce miroir un homme qui remue la main gauche et exécute avec elle des mouvements semblables aux miens. Il exécute des mouvements, et ma réflexion seule en découvre le sens. Je suis devenu qui je suis par mimétisme, parce que je pastiche l’homme du miroir tout en réfléchissant aux choses qu’il me fait accroire. Je est (d’où viens-je ? au moins autant du miroir que de tout ce qu’il réfléchit et qui se réfléchit en lui) entré dans ce corps par le truchement du miroir. Et depuis, je peux (peut) me (se) nommer je – chacun d’entre nous, hormis certains cas tragiques, peut se nommer je, avec les conséquences toujours plus fatales que cela suppose.

    Buster C. DANIELS