Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? Dans quelle ville étiez-vous ? Que lisiez-vous ? Écriviez-vous ? À l’occasion des vingt ans de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs, nous posons ces questions à une vingtaine d’écrivains de générations différentes, éparpillés autour du monde. Mais on pense à ce rêve borgésien dans lequel tous les livres de la bibliothèque seraient écrits par une seule personne. Elle change de sexe et de continent, de style et de langue. Elle passe la Révolution culturelle dans la campagne chinoise, vole comme l’ange de Wenders de Berlin-ouest à Berlin-est puis de Beyrouth-est à Beyrouth-ouest. Elle étudie la chimie ou la philosophie, collabore à des journaux canadiens puis brésiliens, crée des revues littéraires au Japon, en Iran et au Portugal. Elle est partout sur la planète, parfois douée d’ubiquité, souvent seule. Elle a toujours vingt ans. Deux fois apparaît dans ces pages Greta Garbo, l’icône de la solitude.
Claude Lévi-Strauss écrivait il y a soixante ans que le voyage était déjà fini – jugement très excessif sans doute aux yeux des anthropologues et archéologues d’aujourd’hui qui découvrent encore des peuplades inconnues et des civilisations englouties.
Quant à la littérature de l’Europe, qui depuis toujours se nourrit de l’ailleurs et de l’étranger, s’en va voir là-bas, comment en ce siècle est-elle confrontée à l’apparition de nouvelles barrières dressées devant l’arrivée des migrants, la question n’est pas nouvelle, et Hugo déjà depuis son exil s’élevait contre les frontières : Étranger ? Que signifie ce mot ? Quoi, sur ce rocher j’ai moins de droits que dans ce champ ? Quoi, j’ai passé ce fleuve, ce sentier, cette barrière, cette ligne bleue ou rouge visible seulement sur vos cartes, et les arbres, et les fleurs, le soleil ne me connaissent plus ? Quelle ineptie de prétendre que je suis moins homme sur un point de la terre que sur l’autre!
Comment vivons-nous, écrivains français, polonais ou italiens, ce terrible déséquilibre, nos si faciles aller-retour partout sur la planète, quand l’aller simple est interdit à tant d’autres ? L’aventure géographique nous est-elle interdite ou, au contraire, devons-nous plus encore continuer d’aller voir là-bas ?
Qu’entendons-nous aujourd’hui lorsque nous prononçons le nom de la lointaine princesse phénicienne ?
L’an prochain se tiendront dans vingt-huit pays les élections européennes, lesquelles ne semblent pas susciter l’enthousiasme mais souvent la suspicion, voire l’hostilité, l’oubli du rêve de Hugo un siècle et demie plus tôt, cent soixante-dix ans très exactement, qui appelait à la fondation des États-Unis d’Europe dans son discours au Congrès de la Paix : « Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples ».
C’était après l’échec des révolutions européennes de 1848 durement réprimées. Déjà d’un peu partout des exilés gagnaient la Suisse, sa neutralité, qu’elle n’avait pas choisie, mais qui lui fut imposée au sortir des guerres napoléoniennes. Et malgré le rêve hugolien ç’avaient été plus tard deux guerres mondiales chaque fois déclenchées au cœur de l’Europe, une nouvelle guerre dans les Balkans encore à la toute fin du XXe siècle. Pourtant les votes, en effet, ont remplacé les boulets, la législation de cette partie du monde est l’une des plus avancées en matière de libertés publiques, et en ce mois de septembre 2018, le parlement européen impose le respect du droit d’auteur aux plateformes numériques internationales. Comment les écrivains européens voient-ils aujourd’hui l’Europe ?
Chaque année, la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs met à l’honneur deux littératures, cette année la suisse et l’albanaise, de deux pays peu éloignés, qui sont au centre géographique de l’Europe sans appartenir à son organisation politique et économique, l’un semblant le souhaiter et l’autre non, deux pays entourés de tous côtés par les vingt-huit pays de l’Union, deux pays proches dans l’espace et qui pourtant, pendant la deuxième moitié du XXe siècle, semblaient vivre dans des temps éloignés.
La Suisse, dont la littérature s’est formée par la diversité de ses quatre langues officielles, par une longue tradition d’accueil et de refuge pour les écrivains, depuis Madame de Stael à Coppet et Chateaubriand à Genève, même s’il refusa son ambassade en Valais, James Joyce et Thomas Mann à Zurich et tant d’autres, un pays depuis longtemps ouvert aux progrès humanistes et aux rêves hugoliens, puisque le poète notait dans son journal le 5 juin 1873 : « Les journaux publient ceci : ABOLITION DE LA PEINE DE MORT EN SUISSE. Une lettre de Soleure, datée du 26 mai, contient ce qui suit : ‘Gloire à Victor Hugo ! le 24 mai le Grand Conseil, invoquant l’autorité du grand Victor Hugo, a aboli la peine de mort, à une majorité de 60 voix contre 11. Gloire au grand homme !’ ».
L’autre, l’Albanie, pays d’unité linguistique, sous la dictature communiste d’Enver Hoxda après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pays longtemps fermé, isolé, n’a définitivement aboli la peine de mort qu’en 2007. C’est à ces écrivains albanais confrontés à l’ouverture européenne et à un nouveau monde éditorial que nous avons posé la question de l’Europe, Ylljet Aliçka, Ridvan Dibra, Stefan Çapaliku, dont la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs édite cette année en version bilingue le roman Chacun s’affole à sa manière, et Bessa Myftiu. Celle-ci, née albanaise, est aujourd’hui genevoise, écrit en français et se traduit en albanais. L’Albanie demeure un pays de grande émigration et la communauté albanaise est l’une des plus considérables de la Suisse.
Le football est un puissant révélateur géopolitique des travers nationalistes. L’équipe d’Albanie n’était pas qualifiée pour la dernière coupe du monde en Russie. Ses meilleurs joueurs, naturalisés suisses, jouaient pour la Confédération. On se souvient du scandale provoqué par ces buteurs mimant avec les mains l’envol de l’aigle albanais lors du match de la Nati contre la Serbie.
Cette question du sentiment européen, nous l’avons encore posée à Jakuta Alikavazovic, auteure française dont l’œuvre est hantée par ce récent passé monstrueux des Balkans, et à Kaouther Adimi, auteure algérienne écrivant elle aussi à Paris, laquelle, dans le texte qu’on découvre ici, rappelle le terrible pacte germanique conclu entre les équipes de football de l’Allemagne et de l’Autriche lors de la coupe du monde de 1982 en Espagne pour évincer l’Algérie.
Quant aux auteurs suisses, le sujet européen est ici abordé par Metin Arditi, d’origine turque, Elisa Shua Dusapin, d’origine coréenne, tous deux écrivains de langue française, par Dorothée Elmiger et Matthias Zschokke de langue allemande, et Alberto Nessi, poète de langue italienne dont la meet a édité en version bilingue le recueil Algues noires il y a quinze ans, en 2003. L’Europe est aussi ce lieu de la curiosité pour les littératures du monde et leur traduction. Au-delà des nationalismes et des populismes toujours menaçants, Nessi, au souvenir d’un poème de Prévert, invoque cette idée de l’universalisme européen : « Il existe une conscience littéraire européenne qui dialogue avec celle des autres continents. Une conscience babélique, qui nous rend frères de tous les autres humains, même de ceux que nous ne connaissons pas. »
Patrick Deville
Sommaire
Kaouther Adimi
Je ne suis pas européenne
Ylljet Aliçka
Des ponts invisibles vers l’Europe
Metin Arditi
J’aurais tant aimé
Jakuta Alikavazovic
Ma mélancolie européenne
Stefan Çapaliku
Effleurer l’Europe, sans jamais l’atteindre
Ridvan Dibra
Vers l’Europe en costume post-moderne
Dorothée Elmiger
Sur une chaise en plastique au bord de la Méditerranée
Si on ne souscrit pas au mythe de Babel, leur apparition est énigmatique : elles naissent, croissent, se déploient, rayonnent, puis s’éteignent. Nous savons tous que nous parlons, écrivons surtout, de futures langues mortes. Le passé de notre propre langue, le temps passant, se dérobe : la plupart des lecteurs français lisent aujourd’hui les œuvres de Rabelais ou de Montaigne dans des versions modernisées. Cette vie des langues, leur évolution, leur fragilité, est le thème des rencontres internationales Meeting de cette année 2020, à Saint-Nazaire et à Paris.
Les écrivains invités se penchent ici sur l’histoire de leur propre langue d’écriture et de lecture. Les deux littératures mises à l’honneur lors de cette dix-huitième édition des Rencontres sont la norvégienne et la vietnamienne, écrivains norvégiens confrontés à la dualité nationale, de leur langue d’usage, nynorsk et bokmal, écrivains vietnamiens maniant l’une des rares langues asiatiques transcrites en alphabet latin, le quôc ngü, après les écritures han puis nôm d’origines chinoises. Et nous demanderons à tous ces écrivains, depuis différentes régions du monde, d’Espagne et des Comores, de la Somalie et de l’Inde, comment ils ont découvert la littérature mondiale traduite dans leurs langues. Les œuvres classiques sont souvent retraduites tous les vingt ou trente ans. Parce que la langue de réception évolue, se modifie. Nous leur demanderons aussi cela : comment, pendant ces années de leur propre écriture, depuis leurs débuts littéraires, ils ont, ou non, tenu compte des modifications et des changements intervenus autour d’eux dans leur langue d’écriture.
Patrick Deville
Sommaire
Do.K
Langage, identité et carton de nouilles instantanées
On glissait autrefois un manuscrit dans une grande enveloppe oblitérée, sur laquelle on inscrivait l’adresse de l’éditeur dont les livres au catalogue vous avait le plus bouleversé, dans lequel on rêvait de figurer. On attendait. Un courrier ou un appel téléphonique, un jour, après que, depuis des mois ou des années, vous écriviez dans la solitude, faisait de vous un écrivain. Un éditeur vous adoubait.
Si cette pratique postale n’a pas disparu, d’autres procédures apparaissent. En France, des universités créent des formations à la création littéraire, des maisons d’édition proposent aussi des cours ou ateliers afin de trouver de nouveaux auteurs. C’est aussi le cas au Pays-Bas. L’idée nous est venue de demander à des écrivains éparpillés dans l’espace et le temps, de plusieurs pays et de plusieurs générations, de revenir sur ce moment, capital, de leur première rencontre avec leur premier éditeur, l’histoire de leur première publication.
Ce recueil rassemble les contributions d’écrivains hollandais et marocains, représentants de ces deux littératures mises à l’honneur cette année par la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, d’autres aussi, de France ou d’Italie, du Chili. Tous viennent en ce mois de novembre à Saint-Nazaire et à Paris se rencontrer, rencontrer les lecteurs, présenter leurs livres, s’interroger sur les changements en cours dans l’édition, la librairie, la critique, et dans leur propre activité, si curieuse, d’écrire des livres et de les publier.
Patrick Deville
Sommaire
Mohamed Berrada
Plus qu’un premier livre, plus qu’un éditeur
Jean-Marie Blas de Roblès
Double détente
Yasmine Chami
Corps de papier
Julia Deck
Place des fêtes
Youssef Fadel
Le barbier de Casablanca
Saskia Goldschmidt
Un nectar noir comme du jais
Liza Ginzburg
Répondre des voix : un engagement
Jalal El Hamaoui
Le poète en situation de hors-jeu
Toine Heijmans
La Planète Littérature
Latifa Labsir
Juste un désir
Samy Langeraert
Un doute absurde
David Lopez
École
Inge Schilperoord
Pinceuse d’âmes écrivaine ou écrivaine pinceuse d’âmes
Luis Sepulveda
Le jour où Indiana Jones n’est pas arrivé gare Montparnasse
Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? Dans quelle ville étiez-vous ? Que lisiez-vous ? Écriviez-vous ? À l’occasion des vingt ans de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs, nous posons ces questions à une vingtaine d’écrivains de générationsdifférentes, éparpillés autour du monde. Mais on pense à ce rêve borgésiendans lequel tous les livres de la bibliothèque seraient écrits par une seulepersonne. Elle change de sexe et de continent, de style et de langue. Elle passe laRévolution culturelle dans la campagne chinoise, vole comme l’ange de Wendersde Berlin-est à Berlin-ouest puis de Beyrouth ouest à Beyrouth-est. Elle étudiela chimie ou la philosophie, collabore à des journaux canadiens et brésiliens,crée des revues littéraires au Japon, en Iran et au Portugal. Elle est partout sur laplanète, parfois douée d’ubiquité, souvent seule. Elle a toujours vingt ans. Deuxfois apparaît dans ces pages Greta Garbo, l’icône de la solitude.
J’écrivais ces lignes en 2007 pour les vingt ans de la Meet. Elle en a trente-six. Et c’est à présent, en 2023, la vingtième édition des rencontres Meeting de novembre. En 2007, celles-ci mettaient à l’honneur les littératures japonaise et angolaise, » Tokyo / Luanda « , et cette année les littératures estonienne et sénégalaise, « Dakar / Tallinn « , et l’idée m’est venue de reprendre ces textes et d’y adjoindre les écrivains invités cette année, de leur poser les mêmes questions, de les insérer dans la chronologie de ces années où tous eurent vingt ans, éternellement, jeunes garçons et jeunes filles dans toutes ces villes, dans toutes ces époques, partageant le goût de la lecture, cette confiance et cette nécessité de la littérature, sa permanence et son infini renouvellement.
Des histoires de la mer Chaque année, les Rencontres littéraires internationales Meeting de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire sont à la fois thématiques et géographiques. Elles mettent à l’honneur deux littératures étrangères, en novembre 2024 la suédoise et la tunisienne, autour d’un sujet commun : cette fois la mer. La Suède comme la Tunisie sont bordées par la mer, baltique et méditerranéenne, et leur histoire, pour le meilleur et pour le pire, est inscrite dans cette proximité maritime. À ces écrivains suédois et tunisiens invités en novembre pour cette vingt-et-unième édition des Rencontres, se joignent dans ce recueil d’autres écrivains qui viendront les rejoindre dans la base sous-marine de Saint-Nazaire, depuis Taïwan et le Liban, la France et jusqu’à la Bolivie, privée d’accès à la mer depuis sa guerre contre le Chili. Tous ont accepté d’écrire la place de la mer dans leurs livres et dans leur vie. Patrick Deville
Est-il toujours là, tapi dans l’ombre, ou bien parfois se rappelle-t-il à nous de manière inattendue tel un boomerang revenu du passé ? Ce petit garçon, cette petite fille, entretenons-nous avec lui, avec elle, un dialogue au long des années, nous observe-t-il changer ? Lui même se transforme-t-il ? Est-il, est-elle, notre « lecteur idéal », un spectre, une pure « idée », lisant par-dessus notre épaule à mesure que nous écrivons ? Nous juge-t-il, nous juge-t-elle, ce petit être aux sourcils froncés, les bras croisés au milieu de notre cerveau ? Est-il, est-elle, un complice au milieu du monde des adultes ? Nous imaginait-il ainsi, l’adulte que nous sommes devenus ? Devions-nous depuis l’enfance devenir ce que nous sommes devenus ?
C’est cette grande interrogation de la liberté absolue de notre devenir mêlée à celle de la destinée de chacun, de chacune, que nous lisons dans cette phrase de Maurice Merleau-Ponty, au hasard d’une étude de la vie et de l’œuvre de Paul Cézanne : « S’il y a une liberté vraie, ce ne peut être qu’au cours de la vie, par le dépassement de notre situation de départ, et cependant sans que nous cessions d’être le même – tel est le problème. Deux choses sont sûres à propos de la liberté : que nous ne sommes jamais déterminés, et que nous ne changeons jamais, que, rétrospectivement, nous pourrons toujours trouver dans notre passé l’annonce de ce que nous sommes devenus”.