type de publication : Collection Les bilingues

  • Un demi-hiver à Saint-Nazaire

    Un demi-hiver à Saint-Nazaire

    Étymologie 1

    Saint-Nazaire vient de sentir la nasse en moyen français. L’expression date de la fin du XVème siècle, une époque où Saint-Nazaire n’était pas encore une ville à part entière. Les habitants des marais de Brière l’utilisaient péjorativement pour désigner les habitants de Saint-Nazaire.

    Ils feraient mieux de commencer par apprendre à sentir une nasse était une insulte couramment et volontiers pratiquée. On voulait dire par là que les habitants de Saint-Nazaire n’y connaissaient rien en poisson, alors qu’ils vivaient au bord de la mer. Au contraire les habitants des marais se considéraient eux-mêmes comme de véritables maîtres pêcheurs.

    Étymologie 2

    Saint-Nazaire vient du très bas-breton Sainnt et Nassi. Au neuvième siècle de notre ère, des marins bretons, après une errance qui les mena en Méditerranée, alors que vraisemblablement ils souhaitaient aller pêcher la morue en Nord Atlantique, ont ramené à Saint-Nazaire une statue en bois égyptienne, qui fut à tort interprétée comme étant une statue de la Vierge, puisque l’on sait maintenant et grâce à son appendice nasal que ladite statuette n’était autre qu’une reproduction de la Reine Cléopâtre, tombée sans doute aux mains des marins lors du pillage d’un bateau syrien (à ce propos, lire l’intéressant article de J-B. Pontreau sur le pillage et l’arraisonnement des navires comme us et coutumes des marins bretons : Les pirates de Bretagne, la vraie vie des marins-pêcheurs, éditions Printo, pp.214-465, Paris, 2001).

    Noëlle REVAZ

    Michael STAUFFER

  • Chronique sur fond d’estuaire

    Chronique sur fond d’estuaire

    Le Building a quelque chose d’un gigantesque navire ici amarré, que le pont levant n’a pas laissé passer, que le canal n’a pas pu contenir, et qui s’est échoué. Le Building est l’endroit où j’habite et habiterai pendant plus d’un mois ; de grandes et larges fenêtres tiennent lieu de vigies et le sol est stable, mais il garde quelque chose d’un navire éternellement échoué et de son bastingage, l’appui des fenêtres, je ne vois que l’eau, les bouées, les phares, les ponts et une rive lointaine ourlée de lumières quand il fait nuit. Le Building, ici, on l’appelle « Bilding ». C’est au Building que tout commence et – qui peut le dire, du moins pour l’instant ? – que tout doit s’achever ?

    Je n’y avais encore jamais pensé mais, au bout du compte, voyages transatlantiques, paquebots, ports et quais ont fait partie de l’horizon de Muriel quasiment depuis sa naissance.

    Wanda RAMOS

  • La découverte de l’œil

    La découverte de l’œil

    Une pomme

    Ses pépins pareils à deux oreilles

    avec l’ouïe ronde, grandie sous la peau verte

    qui écoutent la pluie et le vent

    et le temps.

    Qu’y aurait-il dans l’esprit de la pomme ?

    Elle nous regarde, peut-être avec humilité,

    elle nous pense, peut-être,

    avec un grand orgueil.

    Fleur de sureau

    En parlant toujours de choses fondamentales,

    assourdi par le vacarme des essences,

    j’allais oublier justement la fleur de sureau

    qui m’envoie par la fenêtre ouverte,

    généreuse, son humble parfum.

    Et pourtant, c’est sur elle que je compte.

    Quand ces pâles écritures deviendront

    illisibles sur leur pierre,

    quelque laborieux paléographe à venir,

    pourra les lire sans peine, seulement en respirant.

    Il les datera sans peine, guidé par leur parfum.

    Ion POP

  • Une rencontre à Saint-Nazaire

    Une rencontre à Saint-Nazaire

    Je suis revenu à Saint-Nazaire pour retrouver Stephen Stevensen. Peut-être ne devrais-je pas écrire « Je suis revenu », ni « J’ai décidé de revenir ». Peut-être devrais-je écrire que lui a décidé de mon retour à Saint-Nazaire pour que je puisse le rencontrer. Ou ne pas le rencontrer ? (Lui, c’est Stephen Stevensen.)

    « Je suis petit-fils et arrière-petit-fils de marins », me dit-il un jour. « Seul mon père a refusé la mer, et c’est bien pour cela qu’il a vécu toute sa vie avec la même femme, et mourut misérablement dans un hospice à Dublin ». (Le père de Stevensen avait rejeté l’idée d’entrer dans la marine britannique, brisant ainsi une très ancienne tradition familiale, pour se consacrer au commerce des peaux. Sa mère était d’origine polonaise. Une femme sarcastique et élégante, qui passait ses étés à Malaga… ou au British Museum.)

    Jamais je n’ai connu un homme qui parlait comme Stephen Stevensen. Toutes les langues étaient sa langue maternelle. Je pense parfois que c’est ce qui m’a poussé à croire à l’histoire qu’il m’a racontée et à venir ici, à Saint-Nazaire.

    Ricardo PIGLIA

  • Nostalgie de l’enfer

    Nostalgie de l’enfer

    Docteur Gachet

    Des yeux limpides se plissent sous les cendres

    d’un banal mercredi, l’habit de sourcils

    à l’ombre de la casquette et l’haleine chargée

    sans éviter une lampée de temps résignée

    sans l’espoir de replanter

    de ses mains un arbre de Noël

    sans besoin d’étreindre un miroir

    afin de pressentir le portrait

    du tourbillon sur les épaules

    du poing où sommeille la bouche

    ou le sourire qui a mordu l’oreille de Vincent.

    Alfredo Nicolás PELÁEZ

  • Wasabi

    Wasabi

    D’après la doctoresse, l’homéopathie n’a rien à proposer pour effacer le kyste : tout au plus une pommade pour enrayer sa progression. De toute façon, dit-elle, il n’y a pas de souci à se faire : ceci n’est qu’une accumulation insignifiante de graisse, sans racine. Je l’interroge sur mes yeux. Rien d’anormal répond-elle : je vous prescris la pommade ? . Je garde encore au menton cette impression de froid que m’a laissé le support noir sur lequel reposait ma tête pendant qu’elle examinait l’iris de mes yeux. Le droit d’abord, puis le gauche. Après une courte pause intermédiaire. Vous croyez que c’est nécessaire ? , demandé-je. (Le kyste n’avait pas enflé : sa texture par contre, avait commencé à subir des altérations. Auparavant, il était doux, un simple monticule à la base de la nuque ; maintenant, depuis quelques jours, il était devenu un peu rêche : la peau semblait avoir pris la rugosité de l’écaille). Comme vous voudrez, dit la doctoresse. Nous gardons un moment le silence, comme si nous ne savions ni l’un ni l’autre lequel devait prendre la parole. Je veux qu’il disparaisse, insisté-je. Alors, il vous faudra passer par la chirurgie, dit-elle en retournant son ordonnancier. Une opération ? Ici, à Saint-Nazaire ? Je ne suis pas venu pour ça.

    Alan PAULS

  • Big business

    Big business

    … Lorsque le millionnaire Koleff téléphona, j’étais en pleine dépression. Le roman sur l’Allemagne se traînait comme un vers. Ça ne marchait pas et basta. Ce n’est pas que cela puisse me troubler : le problème de l’immortalité ne me tourmente pas particulièrement, mais tout de même…

    Marie, enceinte jusqu’aux oreilles, me regardait d’un air compréhensif et déposait chaque matin une bouteille de bière sur mon bureau. Rien n’y faisait. Je m’arrachais les cheveux, froissais des feuilles, distillais une atmosphère de génie : rien ne peut tromper Marie. Elle sait à quoi s’en tenir avec mon âme mystique de slave. Elle est docteur en études slaves. Elle a lu Dostoïevsky, le diable l’emporte.

    En réponse, Marie s’asseyait devant son ordinateur et, un instant plus tard, de son coin parvenait « tac-tac-tac-tac… tac-tac-tac-tac… » six heures, sept heures durant ! C’est alors que tout à coup, Koleff téléphone.

    Victor PASKOV