Je me penche à la fenêtre et vois une échelle immense pointée vers le haut, sorte de spectre technologique comme surgi de la nuit, qui tente maladroitement de conquérir le ciel. Je ne m’attendais pas à cette apparition soudaine. Il y a un instant à peine, on voyait encore le pont et, sur la butée, un Bédouain esquissé à la peinture acrylique. Et maintenant ce spectre vertical, qui emporte bien cinquante mètres de route.
Puis, voici que la drague illuminée avance lentement dans l’écluse, chargées de grues, de treuils et de tuyaux ; les marins lancent les cordes sur le quai. Dans le vrombissement des moteurs, les ordres secs de la manœuvre. Pendant ce temps, des fleurs métalliques tremblent légèrement plus bas, projetant de timides ombres sur le ciment. Pas de tempête cette nuit, me semble-t-il.
Lorsque je me penche une nouvelle fois à la fenêtre, la drague n’est plus là. Le pont tournant est en place et le Bédouain kitsh observe à nouveau le firmament.
Le port est le lieu de la surprise et de l’attente. Les mouettes, elles, y sont habituées, et semblent à leur aise : elles dansent, se poursuivent, saluent, font les idiotes, sont contentes de vivre.
type de publication : Collection Les bilingues
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Algues noires
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La fleur de Coleridge
je ne suis pas arrivée
dans la ville des amants
dans la ville où je suis
on plante des pieux dans le œur
de la nuit
un masque tombe
puis un autre
un instant l’échec
devient
incandescent
(un reflet dans ce qui n’existe pas)
dans le corps de cette ville
passe le monde
et tout désir
de voyager
tout désir d’oublier
le désir de voyager
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Les rescapés de la patience
Téhéran
D’un toit à l’autre
Dans la congestion du bruit
Personne ne cogne sur les boîtes métalliques
Il faut organiser un nouveau Zâr
Pour traiter cet épileptique ancien
Les pleurs n’ont pas goût de raisin
Dans le Guézél-Héssâr des rues
Les condamnés à perpétuité vacillent
D’un fumoir à un lit
Nulle conciliation des corps entre Mah-âbâd et Tchâh-bahâr
Il ne reste plus rien à couper dans ce spectacle
Je soupçonne la capitale de répéter sans fin
Le film de la semaine
Je soupçonne les Peykâns blanches, les bruits de pas
Le Carré des Damnés qui célèbre les noces
des jeunes arrivants
Je voudrais fuir mes noces avant l’aube
Aucun lieu pour me cacher.
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Le centre de carène
À mon grand-père Nazario Mondragón qui me racontait des histoires comme celles-ci.
…et une sorte de mer sortait par le regard par la bouche par les poignets par la nuque de Lautréamont. Juan Gelman
Il arriva en chemin de fer un dimanche de novembre de l’année dernière, par le train de 23H47 en provenance de Paris. Personne ne l’attendait ni sur le quai, ni dans le hall, ni dans la ville où il était enfin. Il fut parmi les derniers à descendre du wagon et à rejoindre le hall par un escalier mécanique lent et jaune. À cette heure-ci, les baisers de bienvenue sont à peine émus, et porter les bagages des nouveaux arrivants n’est que le réflexe de mains en attente : du fond de son silence, l’homme observa la hâte des autres pour retrouver leurs voitures stationnées alentour, la précipitation d’une femme pour obtenir un numéro dans une des cabines téléphoniques de la salle d’attente afin de prévenir d’une arrivée sans encombre.
Comme pour neutraliser l’éloignement progressif des inconnus qui lui avaient tenu compagnie pendant les deux heures et demie du voyage, il s’imagina à un moment important de sa vie et s’en laissa convaincre par la subtile magie lovée dans toute ville où l’on arrive pour la première fois mais ces convictions ne reposant jamais sur d’évidentes raisons d’appréhension immédiate, il évita de trop savourer l’idée de prodiges faciles et choisit le refuge d’une prudence plus appropriée à sa condition d’étranger, se soumettant de bon gré au privilège d’arriver dans un lieu alors que la nuit prodigue à l’idée de destin une texture différente et permet d’imaginer l’imprévu pouvant surgir le lendemain : expectatives aussi simples qu’une saveur inconnue, une musique inattendue, un parfum de femme retrouvé, qui peuvent rendre inoubliable une ville entre’ aperçue et ancrer dans la mémoire le nom d’une rue portant un paysage anodin aux limites de la perception parfaite.
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Paysage avant l’aube
Mardi. Six heures et quart. La pluie menace. Aux abords du parc, Ariel arrête le vélo, soupire et se mord les lèvres, je sais qu’il se mord les lèvres. Tu veux y aller ? demande-t-il. Je lui réponds : je ne sais pas, comme tu veux. Peut-être va-t-il tourner la tête et me dire : reste, c’est mieux, je t’offre un verre. Mais il ne le fait pas. Je continue à retoucher mon maquillage et lui, ne bouge pas jusqu’à ce qu’un klaxon indiscret me pousse sur le trottoir. Non, ça va, lui dis-je, et je remets d’un air indifférent mes talons pour éviter qu’il ne descende, ne me regarde et dise une bêtise, déjà il regarde les gens avec haine : et nous échangeons deux ou trois mots, presque toujours les mêmes, ou très semblables à ceux échangés là ou dans un autre endroit qui nous semble toujours le même :
Ils vont pas arrêter de regarder.
Ni de parler.
Je m’en fiche.
Je voudrais penser comme toi.
Alors bouge tes fesses et oublie toute cette merde.
Vaut mieux que tu t’en ailles.
Je sais pas, je sais pas.
Yam MONTAÑA
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Rétrécissements
Herbe vieillie
On ne saurait se retourner
ailleurs qu’en bordure de champ
envahie par dépit pour l’hiver, pour le saindoux
d’un moisi rance, fendu à force de plis
Comme ça également on peut entretenir le soleil
au nom de ce qui déborde
et de ce qui s’évanouit
Déportation
Le petit lapin ne fuit guère
le petit lapin danse simplement
Son souffle je le devine
à peine
comme un craquement de brin
comme des gestes anonymes
dans l’obscurité d’une geôle
Eva RUDYŠAROVÁ-MIŠIKOVÁ
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Contes cannibales
Viande
Bill
On va voler une vache. Le Borgne et moi. On est deux, alors qu’on devrait être trois ou quatre. Cirilo, le Borgne, marche devant, silhouette dégingandée sous une lune laiteuse qui assure son pas le long du sentier. Lui, il s’y connaît, c’est pour ça qu’il m’a dit que nous deux, c’était assez ; traîner une bande d’affamés pour après devoir négocier, non merci. Ça nous fera toujours ça de plus. Moi, non, je ne l’ai jamais fait. Mais c’est connu, on commence par penser aux choses et on finit par y être mêlé.
Ma femme m’a fait promettre que ce serait mon seul coup. Elle m’a dit : À vouloir trop, on risque gros ; avec cette fois, on aura de quoi pendant un moment, et ensuite des jours meilleurs viendront. J’ai dit : Et s’ils ne viennent pas, j’y retourne, Comme ça de temps en temps, on n’est pas pris – le problème, c’est quand on devient accro, comme Cirilo qui est un expert. Elle a rétorqué : Et comment crois-tu qu’on devient un accro ? Tu es critique d’art et traducteur de langues classiques, pas équarisseur. Tu le fais cette fois et tu ne le fais plus, un point c’est tout. Et elle a coupé court à mes arguments.
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Le calabrais qui émigra à Macondo
La Havane, 1981. Deux écrivains se rencontrent dans un parc de la capitale cubaine. Le premier a un teint mat typiquement latin, les sourcils en broussailles et une paire de moustaches fournies sur un visage arrondi qui lui confèrent une vague ressemblance avec son interlocuteur qui est simplement plus jeune et un tout petit peu plus maigre. Il porte une chemise bleue sur des jeans de la même couleur, sa poche laisse pointer un stylo et ses cheveux montrent les signes d’une calvitie précoce. Il vient de publier un roman inspiré d’ « crime d’honneur » qui a pour protagoniste Cayetano Gentile, jeune fils d’immigrés du sud de l’Italie et son ami d’adolescence du temps où il vivait avec sa famille à Sucre, en Colombie. Il s’intitule Chronique d’une mort annoncée et l’auteur ne sait pas encore qu’on se souviendra de l’incipit comme l’un des plus fulgurants de l’histoire de la littérature.
« Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »