type de publication : Collection Les bilingues

  • Encore un air sinistre

    Encore un air sinistre

    Mes paupières s’écartent comme en un bâillement. Je suis vanné, les bras en croix, sur ce matelas dur.

    Il est déjà huit heures vingt-trois d’après les numéros fluorescents du réveil sur la petite table près de la tête du lit. Mille particules de poussière flottent en l’air devant moi. Complètement endormi sur l’oreiller, j’aperçois des cheveux, d’une longueur kilométrique, qui ne peuvent être les miens.

    Mon dos se réchauffe doucement, je le perçois peu à peu, le soleil au milieu des rideaux déteints y contribue. Je me sens lourd et me souviens à peine de la soirée d’hier, ah si, je me rappelle, encore elle, mais cette fois c’était plus…Ah j’ai mal au crâne.

    Il devait être sept heures à peine, la nuit commençait à tomber. Dans la journée, on avait traîné au club, c’est pourquoi à cette heure, on était déjà lessivés. Les vagues de soleil et les cris de la mer ; des aboiements et ton prénom par intervalles pour que tu sortes de l’eau : « Viens on va boire un coup à la Roca, dépêche », j’ai dit à Paula. Non, et j’ai couru chercher la serviette sur la grève. Mes pieds se sont couverts, mouillés de sable encore tiède tandis que je filais vers la chambre louée pour le week-end.

    Salvatore Maldera SATTORI

  • Au Sud de l’équateur

    Au Sud de l’équateur

    regardant l’Atlantique et le ciel, bleu pâle, tandis qu’arrivent et partent les bateaux et que se sont posés un nouveau venu et celle qui l’a précédé, assise sur le balcon avec une tasse de café, j’ai écrit.

    Question

    Comment sous l’odeur du ciel ne pas se fondre

    dans l’immensité d’une soirée malade,

    Journée incrustée dans la rétine du migrant,

    les viscères du cœur chavirent le soleil

    et lui tordent l’estomac incapable d’accueillir

    des temps nouveaux. Moi errant sans but

    ni langue, accroché à mes rêves.

    The Building

    Je me repose sur ce lit où a dormi celle qui m’a précédé rêvant à la pâleur infinie de l’Atlantique et du ciel, je me couche avec l’angoisse de ne pas salir le ciel, cette mer, cet appartement qui a accueilli celle qui m’a précédé, aujourd’hui il a lu celle qui m’a précédé, j’ai écrit en sa fulgurante présence au dixième étage, regardant l’Atlantique et le ciel, bleu pâle, tandis qu’arrivent et partent les bateaux et que se sont posés un nouveau venu et celle qui l’a précédé, assise sur le balcon avec une tasse de café, j’ai écrit sans remords sous la pâleur du ciel et de la mer, celle qui m’a précédé moi toi nouveau venu qui arrives, écris comme elle avant moi, toi qui arrives et es le suivant dans cette Maison des Écrivains de Saint-Nazaire face à l’Atlantique et à l’estuaire de la Loire, j’écris.

    Edwin MADRID

  • La nostalgie de la boue

    La nostalgie de la boue

    D’après la liste des prises de vue sur laquelle se base le scénario de La table 23, qui a pour sous-titre Centimètre de Plaisir, c’est au tour d’une étudiante cochonne. Victoria doit être surprise par le Teacher Rocco pendant qu’elle se masturbe avec une trousse, et ensuite il doit la punir d’une volée de sexe rigide. Elle se comporte comme une mineure qui n’a pas appris correctement les tables de multiplication et accepte, soumise, la punition. Elle doit pousser des cris, haleter et s’exciter comme une petite fille qui fait du chantage à ses parents pour qu’on lui achète un jouet et qui arrête ainsi de pleurer. Deux autres actrices doivent regarder la scène par la fenêtre pendant qu’elles se lèchent mutuellement les doigts et les poings.

    Oscar David LOPEZ

  • Trois nouvelles au bord de l’eau

    Trois nouvelles au bord de l’eau

    Requiem

    Il ne restait que quelques centaines de mètres avant la maison et pourtant je n’ai pu m’empêcher de freiner et de m’arrêter sur le bord de la route. J’ai ouvert la portière et les odeurs ont monté vers moi : les fleurs, l’herbe, les pins de la forêt et, derrière la colline, la mer s’étendant à perte de vue. Ces fragrances, je les connaissais. D’une certaine façon elles faisaient partie de moi.

    Je suis allé me poster près du vieux chêne et j’ai ouvert ma braguette. Au loin on entendait le bruit d’une scie à moteur. C’était sûrement le paysan, s’il était encore en vie. Mais peut-être quelqu’un d’autre a-t-il repris la ferme. J’ai tourné la tête et regardé vers la pointe. Je ne voyais pas encore la maison, j’en devinais seulement la présence en dessous des pins qui montaient la garde sur elle. Par grand vent, ces arbres au fût très droit et de taille impressionnante grinçaient et craquaient. Enfant, je tirais la couverture par-dessus ma tête pour tenter d’empêcher ces bruits d’envahir mes pensées. Mais ce n’était guère efficace et je finissais toujours par quitter la quiétude de mon lit pour retrouver Édith dans la salle de séjour. Le mauvais temps ne la dérangeait pas le moins du monde, elle, et la sentir près de moi calmait vite mes appréhensions.

    Hakan LINDQUIST

  • Le tunnel vertical

    Le tunnel vertical

    Antécédents

    Bonifacio Almeyda se présentait au club à la tombée du jour et buvait une ou deux grappas, debout au comptoir ; posé, taciturne et légèrement de biais, comme pour rester ouvert à l’entourage malgré son isolement, il parlait à peine et passait inaperçu au milieu des clients qui hurlaient sans arrêt autour des jeux de cartes et des terrains de boules. À vrai dire, dès qu’il sortait, une demi-heure plus tard, trois quarts d’heure tout au plus, on avait bien du mal à conserver de lui un souvenir précis, sans doute en raison du fait qu’il se distinguait peu des personnes vieillissantes que l’on croisait dans ce quartier de gens modestes et d’ouvriers. Je savais qu’il s’appelait Bonifacio Almeyda, non pas qu’il me l’eût dit, car il n’ouvrait la bouche qu’en arrivant et partant afin de lancer un « salut » neutre et générique, mais pour l’avoir appris par le gérant du bar qui savait également que l’homme venait du nord, qu’il logeait seul dans une pension non loin du club et qu’il avait travaillé pour le ministère des Travaux publics.

    Juan Carlos LEGIDO

  • Le mensonge

    Le mensonge

    1.

    Nous sommes dans le hall d’un vieil hôtel particulier bourgeaois d’avant guerre. Les portes-fenêtres donnant sur la terrasse sont toutes fermées et les volets clos. On ne voit donc pas s’il fait jour ou nuit. L’ingénieur est en trainde lire près d’une lampe allumée. La sonnette retentit. L’ingénieur ne bouge pas. Une nouvelle sonnerie. L’ingénieur écoute avec étonnement. Finalement, il se décide, pose ses lunettes et se lève. En route vers la porte, il entend le troisième coup de sonnette. Il n’y comprend rien.

    L’ingénieur : Que se passe-t-il ?

    2.

    Près de la porte. L’action peut se dérouler également en dehors de la scène. Prudemment, l’ingénieur entrouvre la porte. Derrière se tient une jeune femme séduisante. Elle sourit de façon très avenante. L’ingénieur la regarde avec méfiance.

    Catherine : Bonjour, Monsieur

    L’ingénieur : Bonjour, Mademoiselle.

    Un moment de silence. Tous les deux s’examinent

    Vous désirez ?

    Catherine : Je voudrais vous parler.

    L’ingénieur : Il est arrivé quelque chose ?

    Catherine : Non, rien.

    L’ingénieur : Alors, pourquoi voulez-vous me parler ?

    Catherine : Pas ici.

    Michal LAZNOVSKY

  • La première balle

    La première balle

    Saint-Nazaire, août 1988

    Messieurs,

    Je suis arrivé à la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs l’esprit lourd du drame de La Première balle et je l’ai écrit, pour le laisser à votre ville, dès les premiers jours. Dans le même temps, un autre thème me poursuivait : la reconstruction de Saint-Nazaire.

    J’ai cherché des renseignements. Toute documentation ayant été mise à ma disposition, j’ai pris des notes, demandé la photocopie des informations les plus intéressantes pour moi, afin de compléter l’étude que je comptais faire.

    Je suis bientôt arrivé à la conclusion que tout cela ne reflétait que mon intérêt personnel pour l’histoire de Saint-Nazaire. Une histoire que les habitants de la ville doivent savoir par cœur. Quel attrait, quelle nouveauté pouvait avoir pour eux un texte de ce genre ?

    Harry LAUS