type de publication : Collection Les bilingues

  • Jours de Faulkner

    Jours de Faulkner

    L’irritation s’insinuait comme un léger mal de tête, sans que le mouvement monotone des hélices, qui laissaient à l’arrière des moteurs une tache grisâtre, ronde et uniforme, n’en fût vraiment la cause. Ce n’était pourtant pas une musique agréable à ses oreilles, au contraire : le bruit entretenait en lui le malaise qui, pour une raison quelconque, rendait plus aiguê la sensation d’un subtil décalage dans les phrases échangées à la hâte avec l’hôtesse de l’air, à qui il renvoyait de temps à autre un solitaire thank you.

    Par la fenêtre, on pouvait voir au-dehors un morceau trouble, imprécis, presque tout noir, de paysage ; comme une toile de fond, dont l’aile et sa paires d’hélices auraient été le centre. Vous ne voulez pas vous reposer. Non, vraiment, non. Il remercia pour la deuxième fois l’hôtesse de l’air qui lui proposait de l’accompagner jusqu’à la cabine de repos des passagers. Comme elle avançait d’un pas très léger, discret, il remarqua la broche dorée sur le chapeau bleu triangulaire, où brillait, au milieu de deux ailes stylisées, le symbole de la compagnie.

    Antônio DUTRA

  • Poèmes de Saint-Nazaire

    Poèmes de Saint-Nazaire

    chaque fumée bleue accédant au code dans le maïs

    préserve chaque arbre surgi dans l’explosion

    chaque rizière à caractère régional au sein de la langue

    préserve le bruit du coup de fusil resté dans les poumons

    chaque champ de blé de la chevelure noire en piqué

    préserve chaque visage tatoué

    préserve la langue maternelle au milieu des scories

    préserve le Nord transpercé dans la douleur

    préserve la Grande Muraille fendue par les nuages d’hiver

    préserve dans les slogans la déviance prolongée de

    l’imperfection bucolique des ces monts, de cette eau,

    le rapt pur préserve la résistance pure

    Duo Duo

  • Dix-sept diptyques en prose

    Dix-sept diptyques en prose

    À l’heure du déjeuner j’avais vu des peintures d’Henri Rousseau, le douanier comme on l’appelait : il y avait là un tableau représentant un paysan sur le chemin du retour, le long d’un mur, si bien que je me demandai d’où il pouvait venir – je m’étais ensuite, dans la pièce où je me reposais, abandonné au sommeil, ç’avait été un doux abandon, avait été d’une petite pension la chambre onze dont la fenêtre donnait par-dessus les toits vers les maisons à colombage de la ville : le soir, j’allai dans une auberge où l’on me désigna une table à laquelle étaient déjà installés des clients, deux et une à un ange pareille, avec qui je mangeai, qui ensuite m’accompagna, à un concert – c’était la Messe en mi mineur d’Anton Bruckner et malgré le carême on chantait le Gloria, remarqua ma compagne.

    Michael DONHAUSER

  • Missels

    Missels

    Un chien-renard apparut et il entra dans la ronde. Il avait un long museau ; il trotta un peu et il vola un œuf de ceux qui étaient sur le bord de la fenêtre, pour offrir. Il l’emporta en le tenant dans la gueule, mais sans serrer les dents. Il revint en chercher un autre, et un autre encore. Il les emportait et il revenait dans le noir, juste avant l’aube. Il travaillait prudemment avec son long museau, humide et effilé comme un phallus. C’est ainsi qu’il emportait – mais où ? – les œufs de Pâques, qui étaient de plusieurs couleurs. Blancs ceux des poules ordinaires. Gris, en pointillé, très fins, la plupart ; à l’intérieur – on le sut parce qu’un œuf se cassa – il y a avait des gazes et une couche de crème. Et les œufs rouges de toujours, les plus éloquents.

    Marosa DI GIORGIO

  • Une chambre à soi à Saint-Nazaire

    Une chambre à soi à Saint-Nazaire

    J’arrivai à Saint-Nazaire une nuit de novembre. J’ouvris la porte du balcon de l’appartement et je fus éblouie par l’éclat des lumières du port : lueurs vives des grues, scintillements d’invisibles bateaux glissant sur la mer, pulsations phosphorescentes du phare d’en face. Le vent me décoiffa puis déposa sur mes lèvres un baiser salé.

    Je ne parvins pas à trouver le sommeil, je suis habituée à dormir sur un matelas dur, mon nouveau lit est mou, creux, inutilement conjugal. Il garde la mémoire des corps, des amours, des insomnies et même des rêves de ses précédents occupants, il est fatigué de supporter le poids de tous ces souvenirs.

    Giancarla DE QUIROGA

  • L’océan autour de Milan

    L’océan autour de Milan

    L’océan là-devant là devant

    comme une idée d’aplomb

    ou une hémoptysie

    dans le plus court intervalle entre les tempes.

    Le gris souffre. Le gris n’est pas une couleur

    mais un retournement, c’est scruter par terre

    l’absolue moitié de toute chose, plier en quatre

    les planètes de la fortune

    qui nous donnent une limite au fond de la poche,

    de même qu’en hiver cette rangée de maisons

    signifie marcher côte à côte, être en hiver.

    Milo DE ANGELIS

  • Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Odyssée au miroir de Saint-Nazaire

    Pourquoi une odyssée ?

    La première impression de Saint-Nazaire, liée au bonheur d’être dans un port de mer, a été celle d’une Odyssée contemporaine. Il y avait là des éléments maritimes et légendaires, l’aventure de la « petite Californie » et sa destruction, la renaissance ex novo , et la présence, sur le port, de cyclopes de fer et de ciment à demi aveugles, semblables à Polyphène aux nombreuses paroles indéchiffrables. Il y avait les traces du voyage qui remplaçaient celles d’une histoire à demi détruite, occultée, invisible : le voyage et sa fluidité, le départ pour la mer, l’étendue de la soif océanique, la nécessité de la métamorphose, les souvenirs et le mélange des vies, les angoisses et les nostalgies des lieux, l’expérience du mouvement et le besoin de terre ferme, le pays des Lestrygons et les Sirènes, et Circé, et lîle des Phéaciens, une Trois détruite, une Ithaque à reconquérir.

    Rosita COPIOLI

  • Inoubliables soirées

    Inoubliables soirées

    Une fois par mois le fils de la chanteuse de tangos allait écouter sa mère dans un vieux théâtre de l’avenue Marailas.

    La chanteuse de tangos se produisait dans une tenue sobre et insolente, traversait la scène en diagonale jusqu’au point doré où les effets d’acoustique neutralisaient ses graillements furtifs. Elle commençait souventle récital avec Quizá porque me miras.

    Le fils de la chanteuse de tangos était surpris lorsque au milieu du morceau habituel, sa mère débutait par Alborada. Cependant, un soupçon d’angoisse venait troubler la joie liée à son étonnement. Craignant que ce changement ne fût le fruit d’une désorientation, il redoutait qu’à compter de cet instant, la chanteuse ne confondît les paroles des différents morceaux.

    Marcelo COHEN

  • Cinq

    Cinq

    Peu lui importaient la traversée et ses promesses de voyage. Sur la première page d’un cahier uni il écrivit, sans date visible, « Aujourd’hui a commencé la fin ». Les notes qui suivent confirment ce commentaire ; en réalité, si ce commentaire avait été écrit en dernier et placé au début, les notes ne le démentiraient pas, elles ajouteraient à son imprécision. Impossible de le savoir. Le ton est plutôt inégal, à la fois contenu et confidentiel, résigné malgré des accès de colère. En lisant le cahier, j’ai eu l’impression de quelqu’un qui serait entouré de plusieurs personnes. Toutes suivent la conversation animée, avec conviction. Mais ce sujet occupe un centre aveugle, nul ne fait attention à lui.

  • La mise en corps

    La mise en corps

    La personne

    Si je regarde dans le miroir et que je remue la main droite, par exemple si j’écris, je vois dans ce miroir un homme qui remue la main gauche et exécute avec elle des mouvements semblables aux miens. Il exécute des mouvements, et ma réflexion seule en découvre le sens. Je suis devenu qui je suis par mimétisme, parce que je pastiche l’homme du miroir tout en réfléchissant aux choses qu’il me fait accroire. Je est (d’où viens-je ? au moins autant du miroir que de tout ce qu’il réfléchit et qui se réfléchit en lui) entré dans ce corps par le truchement du miroir. Et depuis, je peux (peut) me (se) nommer je – chacun d’entre nous, hormis certains cas tragiques, peut se nommer je, avec les conséquences toujours plus fatales que cela suppose.

    Buster C. DANIELS