C’est bien d’avoir de nouveau un corps, même si c’est un gros corps de femme que personne ne veut, et de marcher sur le trottoir en sentant la rugosité du monde. La chaleur sature la peau. les yeux se ferment : il y a encore peu de temps, aucune lumière ne me comblait. J’aime aussi tousser jusqu’à être rauque ; retourner dans ma chambre et sentir les vêtements sales.
Les enfants de Théo m’aident à faire mes premiers pas. Ils portent la batterie, marchent et rient en tournant sur eux-mêmes. Le trajet va de la maison à l’angle, aller-retour. Quand nous arrivons au bout les enfnts font la fête. je passe la main sur la tête du petit et lui dis « qu’ils sont vibrants tes cheveux » ; je trouve ma voix bizarre.
type de publication : Collection Les bilingues
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Les corps de l’été
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Pour les dieux que j’ai connus
Poème pour Cells
un email de Pinky
m’annonce qu’aujourd’hui
tu es mourant, si seulement
c’était juste un mauvais rêve je
me trouve à Saint-Nazaire dans
une brasserie qui s’appelle le
skipper où je bois un petit blanc
de Loire, la serveuse parle anglais
avec un accent français très pro
noncé, ça sonne pas mal
si seulement c’était juste
un mauvais rêve je me réveillerais
avec toi à oakland mais la serveuse
vient de m’apporter un amuse-bouche
« for stahteres », un truc vert avec un
morceau de magret de vanard & une fleur
ça me rappelle le vers
de Pound, arsenic
vert barbouillé sur
un tissu blanc d’œuf &
j’avale ça & c’est
chouette commet tout & si
seulement c’était juste
un mauvais rêve (…)
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Chacun s’affole à sa manière
Short noir aux bretelles croisées derrière le dos, chemise blanche, chaussettes blanches et courtes, sandales en cuir marron. Blond, cheveux bouclés. Moi.
Robe blanche à pois bleus, sans manches, au-dessus du genou, sandales en cuir blanc, grande, blonde aux cheveux ondulés, ma mère. Elle.
Ma main dans la sienne. Yeux grands ouverts. Enorme curiosité. Ensuite…
Porte immense toute en fer, gros murs de béton surplombés de fils barbelés. Soldats ou policiers armés. Canicule. Tours verticales bourrées de sentinelles. Des gardes. Eux.
Un grand homme maigre, chauve ou à la tête rasée, vêtu d’un pyjama ou d’une sorte de veste et d’un pantalon de coton rayés. Blême, mon oncle. Lui.
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Homme sans mots
Jamais il n’aurait cru la recevoir un jour. Il est vrai qu’il l’avait attendue comme on attend l’entrée du dernier bateau dans un port ou l’ultime chance de se libérer du siège d’une armée. Mais, cette invitation, il l’avait espérée, simplement parce qu’il la voulait, parce qu’il en avait besoin pour être stimulé.
Comme tous les écrivains il avait une mère et comme presque tous un pays. Et il désirait se défaire, ne fût-ce que provisoirement, de ces deux liens qui n’en faisaient qu’un et l’étranglaient. Sacrée besogne, surtout pour quelqu’un comme lui.
Il se lève, éteint sa cigarette, se rassoit, se relève, sort, arpente la place à l’autre bout de la rue, revient chez lui, s’occupe de sa mère, lit la page de catastrophes quotidiennes dans le journal, sort de nouveau, se rend chez Julia, revient par la rambla en scrutant l’horizon, prépare le repas de sa mère, écrit quatre heures durant, avale un café, allume une cigarette, place une couverture sur les pieds de sa mère, se couche, fume une autre cigarette dans le noir et se dit, pour la énième fois, qu’un écrivain habitant au dernier étage du monde est immanquablement voué à l’oubli.
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Avant ils arrivaient en train
La nuit tombait. Nous avions fini de jouer, tout le monde regagnait en hâte sa maison et moi, en sueur, je rentrais chez mes grands-parents quand j’entendis éclater des cris violents. Je vis au loin, sous la tache de lumière du réverbère le plus proche du stade, une foule qui se déplaçait en tous sens, d’un côté et de l’autre, dans l’obscurité environnante, devant la maison des Cenrenoi, des Ibarra et des Dainsy. C’est un endroit chaud. Il s’y passait toujours quelque chose, quelque chose de furtif, qui avait à coup sûr à voir avec le vieux Ibarra, mince comme un jonc, sec et ridé, qui semblait indestructible. Il était rebouteux ; les gens entraient et sortaient de chez lui, bras ou jambes déboités, cassés ou tordus, ce qui rendait tout naturel ce va-et-vient d’hommes pressés. En entendant et voyant cette agitation, curieux, je décidai de m’approcher, saisi d’un mauvais pressentiment, avec mes sandales bruyantes, trop grandes pour moi, et avec mon tee-shirt froissé et mouillé à la main.
Mario CAMPANA
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Chasse nocturne
Les enfants se figurent la mort comme une accumulation
d’ombres entre les arbres : une cachette
pour tout ce que les adultes ne peuvent nommer.
Pourtant, ils se pressent pour ne pas manquer le rendz-vous
au fond des bois, au point de rencontres des lignes parallèles,
là où tout est modifié de son propre
élan – modifié même si nous disons transformé –
lévrier en chevreuil, rires en peau et os.
Et personne ne survit à la chasse : bien que les hommes rentrent
en groupe de trois ou quatre, le visage rendu inexpressif par le froid,
ils n’atteignent jamais vraiment ce qu’ils semblent être,
laissant au cœur de la forêt une tournure de phrase ou
une chanson de leur enfance, penchés sur la proie qui tressaille,
ils attendent, tandis que leurs couteaux transpercent le sang,
comme du beurre ou de la soir, que leur cœur s’arrête.
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Estuaire
Denise compara les cartes anciennes du livre à un plan récent. Là où maintenant se trouvait le lycée expérimental de Saint-Nazaire était mentionné l’Académie des miracles. Elle prit une photo de la carte, appliqua un filtre à l’image et la partagea. Elle reçut aussitôt quantité de messages et des questions. Elle ne raconta pas très honnêtement comment le livre s’était retrouvé entre ses mains. Ce matin-là, elle était sortie du lycée comme d’habitude. Elle rentrait chez elle quand elle vit une créature étrange adossée à la façade du Grand Café. Denise présuma qu’il s’agissait d’une Vierge en voyant son mateau rouge, son auréole brillante et le cœur sanglant sur sa poitrine. Elle fut un peu plus décontenancée par la couleur verte de sa peau et les tentacules autour du cœur d’où s’échappait une fumée noire. En guise de salut, la Vierge agita une tentacule et se présenta : elle était Marie de l’Étrange.
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Les petits miroirs
I.
Ton futur est une plage faite de traces façonnées. Quand tu marches, plutôt que faire simplement des pas, tu accomplis. Tu obéis à quelque chose d’écrit à l’avance par des pas qui, bien qu’ils ne soient pas les tiens, se transforment en destin à mesure que tu traverses le miroir de sable.
II.
Au fond le bonheur te fait mal ; tu sais qu’il passera et survivra comme ces étoiles qui éclairent encore, décapitées.
III.
Ta peau fait taire le débordement de tout un air vivant. Sur elle s’est fragilement cristallisé un linceul paisible qui veille, en le protégeant, sur le tiède abîme du sang, le vertige revêche du temps.
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Les momies de la plage
À Saint-Nazaire
des bateaux pour l’heure
des navires qui furent
des bâtiments prêts à appareiller
des quais en longues rangées
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Délires simultanés
J’avais écrit mon texte intitulé Simultané il y a deux ans et demi, à Heybeliada. Cela n’avait abouti qu’à un synopsis un peu bancal, que je n’avais jamais pu remettre sur ses rails, il est clair qu’il va prendre sa place parmi mes nombreux autres textes avortés. L’idée m’en était venue à l’époque où nos relations amicales avec Yigit Bener s’intensifiaient et mon projet d’écriture mûrissait de plus en plus rapidement au fur et à mesure que je le cuisinais sur le travail qui lui servait de gagne-pain ; j’avais élaboré dans mon imagination une figure qui serait en quelque sorte un sosie de Yigit, et pour qu’on ne puisse pas établir un lien direct avec lui, mon « personnage » était quelqu’un qui n’avait rien d’un littéraire mais qui avait mené des travaux théoriques/universitaires dans son domaine, qui maîtrisait l’allemand au même niveau que sa langue maternelle, qui interprétait au haut niveau dans les rencontres internationales (tout comme Yigit), mais qui pétait les plombs à la suite d’un épisode psychotique galopant et à double étiologie, finissant par être interné, sans aucune rémission depuis.