auteur : H

  • L’obsession des chaussures

    L’obsession des chaussures

    Ton père est allé chez le coiffeur, dit maman. Elle a prononcé ces paroles il y a plus de vingt ans.

    Une journée du début de l’automne. Il fait chaud, l’été lézarde à la fenêtre étincelante. Ce jour-là, j’imagine, mon père arrange très logiquement comme toujours le col de son habit, il échange quelques mots avec le gardien au sujet de la réparation de la canalisation d’eau, puis, marchant sur des pétales blancs tombés d’un vieux sophora, il débouche tranquillement en plein soleil.

    Le commissariat de police a reçu un mandat de recherche, mais au bout de plusieurs jours il n’a toujours pas donné de nouvelles. Alors, maman entreprend ses propres recherches, elle fouille dans tous les endroits suspects, ligne de chemin de fer ou puits. Elle a découvert, j’imagine, un certain nombre de visages inconnus ; les uns ont de jolies boucles d’oreilles, d’autres ont une bouche incrustée de dents dorées, sur d’autres un air de sempiternelle colère envers les voisins est figé ; mais tous lui sont inconnus. C’est une saison où subitement la population diminue, non à cause d’une guerre, ni du fait de la peste, mais par suite du déferlement d’une tempête politique – tempête qui finira par être oubliée, ou dont le souvenir se déformera.

    HAN Shaogong

  • Contrées

    Contrées

    Quatre bandits

    Au Copton club

    de Harlem

    chaque nuit

    nous étions quatre buveurs

    joyeux bandits capables de souffler

    n’importe où pratiquement

    pourvu qu’on eût de la musique

    nous prenions du bon temps sans vraiment nous soucier

    du pain et autres foutaises

    Non loin

    à cent mètres de chez lui

    mourut assassiné

    le premier d’entre nous

    Chano Pozo

    percussionniste

    confondu

    si l’on en croit la légende

    avec un faux prophète

    l’endroit était ainsi

    et il nous enchantait

    Partout l’on trouve

    du blues ou du gospel commercial

    Jamais au Copton

    ni à l’office dominical (…)

    Miguel HUEZO MIXCO

  • Dernières pensées d’un mort

    Dernières pensées d’un mort

    28 mai

    Déjà la fin du mois. La chaleur dans cette ville, est presque intenable. Je me demande si je vais pouvoir la supporter longtemps. Dans le métro, c’est pire. Bien pire. Dehors ? Dehors, la lumière est aveuglante. On se sent cloué au sol. Mais au moins on a une chance. Dans le métro, la chaleur est accablante, épaisse, omniprésente.

    Et la puanteur – presque corrosive. Je n’ai jamais rien connu de pareil. Avant-hier – ambiance nettement différente. Suis allé Gare du Nord prendre des billets. Au retour à Châtelet, une scène affreuse, trois gendarmes debout près du corps immobile d’un jeune homme. Je suis assez près pour voir un filet de sang couler de sa bouche. La station est bondée. La tension est presque palpable. On attend longtemps. L’atmosphère est étouffante. Je décide de rentrer à pied.

    31 mai

    Le métro est en grève. Les gens commencent à se demander comment ça va être en été.

    Coup de fil de Bouthemy – vient me chercher à Nantes.

    Mark HENSHAW

  • Buveurs de braises

    Buveurs de braises

    Ô assoiffés nous avons bu les braises

    Sans se soucier du feu

    mémoire qui dévore son sillage

    l’astre galope depuis mille ans

    à la recherche du double

    de sa raison

    Sans attendre les noces

    de la fleur et du printemps

    l’été en plein désert

    un papillon embrasse

    la craquelure de braise

    auréolant les lèvres

    de l’orphelin touareg

    que broient

    les chars du Sahel

    (…)

    HAWAD

  • Saturne

    Saturne

    Vos lettres, père, me parvenaient deux fois par an. J’étais loin, à l’université, mais vous, vous étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, j’ouvrais l’enveloppe avec une émotion retenue. Et, toujours, immanquablement, une page pliée en trois. Une simple page à l’en-tête de votre entreprise. Mal pliée, à la va vite, j’imagine. Je guettais vos mots, père, j’en avais besoin et je la dépliais cette page, avec impatience. Et telle une feuille morte se balançant dans la brise, lentement, le chèque tombait à terre. Je l’y laissais, n’y attachant pas plus d’importance qu’à mes pieds, car ce qui m’intéressait avant tout, ce n »était pas votre argent, père, mais vos mots. Naïvement je guettais vos mots. Et au milieu de cette feuille, écrit à l’encre noire, je trouvais toujours la même chose : votre nom. Rien d’autre. Juste votre nom, signé à la hâte. Un mot. Juste un mot. Le père est un nom.

    Eduardo HALFON