Extrait Ubah Cristina Ali Farah

Ubah Cristina Ali FARAH
Un sambouk traverse la mer
traduit de l’italien par Olivier Favier
ISBN 979-10-95145-19-6
2020
15 €

Les cendres du phœnix

Scarlette allait à la mer. Grande et d’allure statuaire, les jambes fermes, elle portait de grandes bottes en cuir et un ciré noir. Jusque pendant la guerre, après l’évacuation, quand l’estuaire ne faisait plus qu’éructer des fontaines de soufre. Des pommeaux de douche bouillants crachaient vers le ciel et elle, elle allait en mer. Même quand la ville se changea tout entière en brasier et qu’un feu blanc la dévora. Il y avait de la cendre partout : un voile opaque, en contre-jour, recouvrait les arbres, les maisons, la moindre barque.
Elle s’éloignait la nuit tombée les mains serrées sur les rames, laissant derrière elle un sillage spumeux gargouillant d’écume. Elle semblait chevaucher un destrier, un destrier magique aux pattes palmées et à la queue de baleine. Dans l’obscurité, sa torche de résine vacillait par intermittence. Quand elle tirait le bateau à sec, l’air se poudrait d’une poussière opalescente, transmuant le soleil en une grande lune nuageuse. Parfois, elle traînait jusqu’à terre le fruit de sa pêche et les filets étaient lourds : elle s’y déchirait les mains.
Il y avait encore des matins où je l’accompagnais moi-même à la plage : nous pêchions ensemble plongées jusqu’à la taille, des coques et des palourdes avec un râteau, ou des crevettes grises entre les rochers. Ou bien nous allions au marécage pour les anguilles : le marécage était sec, mais un petit cours d’eau le traversait et c’est sur ces rives que nous placions notre canne. L’anguille s’accrochait forcenée aux racines, visqueuse et glissante au point qu’on aurait aimé la fuir. Elle continuait à s’entortiller jusque dans la poêle et elle était horrible à voir, toute tordue, entre l’ail et les petites herbes. Et pourtant, les alevins d’anguille étaient ma passion, des fils argentés semblables à des cheveux fluorescents que nous capturions avec un tamis. Quelquefois, je les portais tout agglutinés à la maison dans une barquette, avec de l’eau un peu salée et il semblait que l’estuaire entrait chez nous.
traduit de l’italien par Olivier Favier

Le ceneri della fenice

Scarlette andava a mare. Grande e statuaria di persona, le gambe salde e indossava alti stivali di cuoio e la cerata nera. Persino durante la guerra, dopo l’evacuazione, quando l’estuario non faceva che eruttare fontane di zolfo. Soffioni bollenti schizzavano in cielo e lei andava a mare. Pure quando la città divenne tutta un rogo e un fuoco bianco la divorava. C’era cenere dappertutto : un velo opaco, controsole, copriva gli alberi, le case, ogni singola barchetta.
Si allontanava al buio con le mani strette ai remi, lasciando dietro di sé una scia spumosa gorgogliante di schiuma. Sembrava cavalcasse un destriero, un destriero magico dalle zampe palmate e la coda di balena. Nello scuro, la sua torcia di resina baluginava a intermittenza. Quando tirava la barca a secco, un pulviscolo opalescente incipriava l’aria, tramutando il sole in una grande luna nuvolosa. Talvolta, trainava il pescato a terra ed erano pesanti le reti : le cime le laceravano le mani.
C’erano poi mattine in cui l’accompagnavo io stessa alla spiaggia : pescavamo insieme immerse fino in vita, cuori di mare e vongole con il rastrello, o gamberetti grigi tra gli scogli. Oppure andavamo alla palude per le anguille : la palude era secca, ma un fiumiciattolo l’attraversava ed è su quelle sponde che montavamo la nostra canna. L’anguilla si aggrappava forsennata alle radici, così viscida e scivolosa da sfuggire. Continuava ad attorcigliarsi addirittura nella padella ed era orribile a vedersi, tutta contorta, tra l’aglio e le erbette. Eppure, erano le larve di anguilla la mia passione, fili argentati simili a capelli fluorescenti che catturavamo al setaccio. A volte, tutte aggrumate, le portavo a casa nella vaschetta, una vaschetta con dell’acqua un po’ salata che era come avere l’estuario dentro.